Par Abdel-Maoula CHAAR *
Le Gharar constitue l’un des concepts structurants importants de la finance islamique. Le mot a des connotations d’incertitude, d’ambiguïté, de tromperie, de préjudice… En fait, il n’est pas facile de définir la portée réelle de cette notion.
Le Gharar ressemble à une poupée russe : chaque fois que l’on croit en avoir cerné la portée, un nouveau sens apparaît. D’aucuns parleraient d’un objet polymorphe, d’un concept qui revêt plusieurs formes selon son contexte d’utilisation.
Dans son acceptation la plus élémentaire, le Gharar est constitué de tout élément qui introduit dans un contrat un élément d’incertitude qui peut mener à un préjudice volontaire ou non.
C’est pour éviter le Gharar que les contrats islamiques sont très stricts concernant la définition de l’objet du contrat, de son prix, de ses spécifications, de ses délais de livraison, etc. Le rapprochement entre la prévention du Gharar et les principes de protection du consommateur est tentant et beaucoup de spécialistes franchissent le pas qui consiste à trouver dans la prévention du Gharar des accents très modernes d’éthique commerciale.
Cette définition technique du Gharar, tout aussi intéressante qu’elle soit, est quelque peu restrictive. L’approche complémentaire du concept passe par la théorie des jeux ; il s’agit de cette théorie mathématique qui cherche à modéliser le comportement de personnes (appelés acteurs) engagés dans une interaction. Selon cette théorie, les acteurs disposent de deux grands choix : ils peuvent mener un jeu à somme nulle, où tout ce que l’un gagne est perdu par l’autre, ou un jeu à somme positive qui permet aux deux parties de gagner ou de perdre ensemble. La seconde option correspond à la situation « win/win » du monde des affaires et la première à une situation « win/lose ».
Selon le professeur Sami Ibrahim al-Suwailem (2006), le Gharar est constitué de tout élément qui favorise la mise en place de jeux à somme nulle. Cette approche par la théorie des jeux est intéressante parce qu’elle permet de mieux saisir la portée du concept. Il dépasse la forme d’une éthique fondée sur la protection ponctuelle d’intérêt pour s’inscrire dans le cadre plus global d’une philosophie qui recherche la protection de toutes les parties à une transaction. Cette volonté n’est pas sans rappeler les principes de gouvernance et la théorie des parties prenantes.
Le rapprochement avec la théorie des jeux permet une autre constatation : les jeux à somme nulle ne dégagent aucune ressource additionnelle (c’est pour cela qu’ils s’appellent à somme nulle) puisque les gains d’une partie proviennent de pertes de l’autre alors que les jeux à somme positive créent des ressources qui servent à alimenter les gains des deux parties.
Ainsi, en favorisant les jeux à somme positive, la prohibition du Gharar favorise la création de nouvelles ressources et, partant de là, le développement économique du contexte dans lequel il est appliqué. Cette « mission » est en cohérence totale avec le principe de vice-régence qui structure l’éthique commerciale islamique et n’est pas sans rappeler, cette fois-ci, les principes de responsabilité sociale de l’entreprise.
Le principe de vice-régence stipule que l’homme n’est que le régent de Dieu sur terre et ne possède pas en propre les biens qu’il utilise. À ce titre, il est sensé les faire fructifier pour son propre bien et celui de la communauté.
*Spécialiste en stratégie et théorie des organisations – Centre
de recherche, d’études et de développement (CRED) de l’ESA.
En coopération avec l’ESA
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats