«Il y a 250 millions de personnes en Afrique et nul ne parle d’elles. Vous, vous êtes à peine 4 millions et le monde entier s’occupe de vous. C’est tout de même étrange. » Cette phrase boutade, attribuée au ministre français des AE Bernard Kouchner, au cours de sa dernière visite à Beyrouth, a de quoi flatter l’ego des Libanais. Mais elle n’en demeure pas moins inquiétante. En quoi un si petit pays comme le Liban peut-il intéresser autant la communauté internationale, au point que les diplomates, ministres et autres envoyés spéciaux se succédent sans interruption à Beyrouth ? L’échéance présidentielle est ainsi devenue une affaire mondiale, voire planétaire... Mais les efforts déployés par de nombreuses parties internationales ne sont pas encore parvenus à obtenir une entente entre les parties libanaises sur un candidat consensuel. Il y a là de quoi se poser des questions...
Selon un ami libanais de M. Kouchner, ce dernier a pourtant réussi à convaincre la secrétaire d’État américaine, au cours de leur dernière rencontre, qu’il est indispensable d’éviter le chaos au Liban, car il pourrait avoir des répercussions dans toute la région. De son côté, le président français aurait réussi à arracher à son homologue américain un feu vert pour agir au Liban, mais ce feu vert serait limité par trois conditions posées par George Bush : l’engagement du futur président à appliquer les résolutions internationales 1559 et 1701 et son engagement à aller de l’avant dans le tribunal spécial pour juger les auteurs des derniers assassinats au Liban. De plus, le feu vert américain serait à durée déterminée.
C’est donc dans ce contexte compliqué et délicat que le ministre Kouchner a repris sa médiation entre les parties libanaises. Ayant établi de nombreux contacts avant de revenir à Beyrouth, M. Kouchner aurait ainsi obtenu l’aval de l’Union européenne et il agirait de concert avec le Vatican, très soucieux de parvenir à une élection présidentielle consensuelle. Pour le Saint-Siège, en effet, le Liban est le seul pays de la région où les chrétiens ont encore un poids et un rôle politique et il faut préserver cela à tout prix, même si, pour parvenir à un consensus, le patriarche maronite devait se désigner lui-même comme candidat à la présidence de la République. C’est en tout cas, selon la même source, le message que le Vatican aurait envoyé à Mgr Sfeir. Le patriarche aurait également reçu une lettre en ce sens du président Nicolas Sarkozy que lui aurait remise le secrétaire général de l’Élysée, Claude Guéant. Tous ces messages ainsi que la conscience de la gravité de l’heure auraient donc poussé le patriarche Sfeir à accepter finalement de présenter une liste de candidats. Avant de la former, le patriarche aurait décidé de sonder les leaders maronites et il a ainsi envoyé des évêques à Rabieh et à Meerab ainsi qu’auprès du président Gemayel et de Sleimane Frangié, puisqu’il a été impossible de réunir tout ce monde à Bkerké. Les évêques ont ainsi demandé à chaque personnalité de désigner son ou ses candidats et à partir de toutes ces suggestions, le patriarche aurait décidé de faire figurer six noms de candidats sur la liste qu’il devrait remettre à Berry et Hariri via les Français. Toutefois, la source libanaise proche de M. Kouchner aurait ajouté que ni le général Aoun ni le chef des Forces libanaises n’ont accepté de donner des noms. Le patriarche Sfeir a dû alors avancer ses propositions, en se basant sur les noms actuellement en circulation, choisissant des figures en mesure de regrouper autour d’elles un grand nombre de chrétiens, et de Libanais en général, avec toutefois le souci de ne mécontenter personne pour donner toutes ses chances à la médiation française.
Mais, toujours selon la source proche du ministre français des AE, le patriarche ne voudrait pas annoncer officiellement qu’il a accepté de choisir des noms, d’abord pour ne pas diviser encore plus la communauté et ensuite pour ne pas prendre la place de la classe politique qui doit être en mesure d’assumer ses responsabilités.
En conclusion donc, le ministre français serait plutôt optimiste sur l’issue de sa mission, même, si, selon la même source, il aurait considéré le dernier discours de Hassan Nasrallah comme un mauvais signe. Il a fallu toute la verve du président de la Chambre Nabih Berry pour lui expliquer que ce discours n’est pas inspiré par la Syrie ou l’Iran et qu’il est simplement destiné à préciser les conditions du Hezbollah pour aboutir à une entente, et non à saboter celle-ci. Berry aurait aussi expliqué à M. Kouchner, mais aussi à M. Guéant, les subtilités de la politique libanaise et la nécessité du quorum des deux tiers lors de la première séance consacrée à l’élection d’un président. Et si le secrétaire général du Hezbollah a utilisé un ton assez emporté c’est essentiellement, selon M. Berry, pour absorber la grogne de sa base populaire, malmenée ces derniers temps. La source proche du ministre français des AE mise aussi sur un début éventuel de décrispation régionale et internationale, rapportant que la dernière rencontre entre les émissaires français et le président syrien Bachar el-Assad aurait été jugée très positive, ce qui aurait encouragé les Français à aller de l’avant. Il y aurait ainsi un début de promesse à la Syrie de tenir, après la conférence d’Annapolis, une conférence spéciale chargée d’examiner le dossier du Golan, qui se tiendrait à Moscou... En tout cas, Kouchner doit revenir au Liban pour y rester trois jours la semaine prochaine.
Mais dans un monde en pleine tourmente, les indices positifs sont toujours à analyser avec prudence car, d’un moment à l’autre, tout peut basculer. Le Liban, véritable laboratoire de la région avec trois dossiers qui sont comme des bombes à retardement (le Hezbollah, les Palestiniens et les extrémistes sunnites), reste le terrain idéal pour tous les conflits régionaux, mais aussi celui où la paix peut commencer...
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