«La situation dans les villes de la province de la Frontière du Nord-Ouest (NWFP) a commencé à se dégrader au début de l’année », explique Mariam Abou Zahab, spécialiste du Pakistan à l’Institut d’études politiques de Paris. Une dégradation en forme de talibanisation. Dans la ville de Peshawar, capitale de la NWFP située à une cinquantaine de kilomètres de la frontière afghane, les magasins de musique, cibles d’attaques à l’explosif, ont été parmi les premiers à faire les frais de cette radicalisation. « De véritables autodafés de CD ont été organisés », souligne Mme Abou Zahab. Autres cibles, les barbiers, qui ont dû fermer boutique, et les écoles de filles. « Les militants voulaient obliger les filles à porter le voile. Mais pas n’importe quel voile, le tchadri, car il y a là une revendication identitaire », souligne la spécialiste. Le tchadri est ce grand voile qui couvre intégralement le corps et dispose d’un grillage au niveau des yeux. Des femmes ont également été brutalement visées par les radicaux. « Une institutrice a été tuée d’une balle dans la tête à un arrêt de bus. Au moins trois femmes, des veuves accusées de se livrer à la prostitution, ont été décapitées et leur corps laissé dans la rue », ajoute la politologue.
Progressivement, le mouvement de radicalisation s’est propagé vers le nord de la province, jusqu’à atteindre la vallée de Swat. Cette région fait depuis quelques jours la une de l’actualité en raison des affrontements meurtriers qui y opposent l’armée pakistanaise aux militants islamistes. « Cette région avait déjà été le théâtre de problèmes, il y a dix ans. Aujourd’hui, les militants islamistes sont passés à la vitesse supérieure, avec des décapitations. Des religieux ont également interdit la vaccination des enfants contre la polio, la jugeant non islamique, et des médecins ont été tués », affirme Mariam Abou Zahab.
Faillite de l’État
La montée en puissance des radicaux s’explique d’abord par la faillite de l’État dans la NWFP. « Quand l’armée est entrée dans cette province, en 2003, dans le cadre de la guerre contre le terrorisme, l’administration civile a été dépouillée de ses pouvoirs. Les moujahidine ont profité de ce moment de faiblesse pour lancer leur campagne de moralisation de la société », souligne la spécialiste du Pakistan. Une campagne au départ bien accueillie par la population locale, lassée de la corruption qui sévissait au sein de l’administration.
Cette campagne s’est transformée en guerre contre l’armée après l’épisode de la Mosquée rouge. Bastion d’islamistes radicaux à Islamabad, cette mosquée a été le théâtre de violents affrontements entre militants et militaires en juillet dernier. De véritables combats qui se sont achevés par la prise de la mosquée par les militaires et la mort d’un leader radical, Abdul Rashid Ghazi. Après l’assaut, le numéro 2 d’el-Qaëda, Ayman al-Zawahiri, a appelé les musulmans pakistanais à la vengeance et au jihad. Un message reçu cinq sur cinq dans la NWFP et dans la région de Swat. Aujourd’hui, la guerre contre l’armée se traduit non seulement par des opérations dans les provinces frontalières, mais également par des attentats contre les militaires à travers tout le Pakistan. Le dernier attentat en date, perpétré jeudi, a causé la mort de huit officiers de l’armée de l’air dans le centre du pays.
« Dans la région de Swat, les militants radicaux ont moins de trente ans et sont issus des tribus locales pachtounes, affirme Mariam Abou Zahab. Dans le Waziristan (la zone tribale nichée entre le Pakistan et l’Afghanistan, NDLR), on trouve les combattants étrangers, des Ouzbecks, des Tadjiks, de redoutables guerriers qui cherchent l’affrontement avec l’armée et sont prêts pour les attaques-suicide. »
Face aux radicaux, l’armée pakistanaise est à la peine. « Dès 2003, les opérations militaires contre les islamistes étaient très mal préparées. Résultat, en 2004-2005, l’armée a dû négocier, en position de faiblesse, avec les radicaux », explique la spécialiste. À ceci s’ajoute un nouveau problème. « Si l’armée est essentiellement composée de Penjabis, les groupes paramilitaires comprennent beaucoup de Pachtouns. Aujourd’hui, nombre d’entre eux ne veulent plus se battre contre les militants car ils sont également pachtouns », note-t-elle. D’où, un nombre impressionnant de désertions dans les rangs de l’armée. « En outre, il existe un phénomène de démoralisation, surtout depuis fin août, date à laquelle près de 300 soldats ont été faits otages par les radicaux dans le sud du Waziristan ». Des soldats qui se seraient rendus sans se battre et dont le comportement a été qualifié de non professionnel par le président Musharraf, qui ne semble pas pressé de les sortir des griffes islamistes. Une attitude qui ne contribue pas à remonter le moral des troupes.
Au niveau de la population, l’indifférence prévalait jusqu’à une date récente. « Les Pakistanais, en majorité des Penjabis, ne se sentent pas concernés par ce qui se passe de l’autre côté de l’Indus, en zone pachtoune, note Mariam Abou Zahab. Ils estiment que la guerre contre le terrorisme n’est pas leur guerre. Ils n’ont commencé à s’intéresser à la radicalisation de la zone frontalière que quand les combats ont débuté à Swat, car cette vallée est un centre touristique. »
« Or, ce que les Pakistanais refusent de voir, c’est que la société s’est islamisée et que leur passivité renforce les radicaux qui veulent que le pays plonge dans le chaos afin d’y établir des bases comme en Afghanistan. Qui sait si l’Indus restera toujours une frontière pour les militants radicaux ? » conclut Mariam Abou Zahab. Une perspective d’autant plus inquiétante que le Pakistan n’est rien moins qu’une puissance nucléaire.
Émilie SUEUR
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