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Actualités - Opinion

Le Liban, une bataille en pleine société

Par Jacques BEAUCHARD* Alors que, à la différence de l’Irak, le Liban semble encore échapper à la violence terroriste et militaire, ou en être sorti après la guerre des 33 jours avec Israël, tout concourt à montrer qu’une bataille en pleine société1 s’y trouve engagée, et que la présidentielle en est l’un des moments. Le pays de la douceur de vivre est-il devenu celui de la douleur de vivre ?2 Une anarchie politique s’installe, en profondeur l’ordre public se défait. La « politeïa » des Grecs, c’est-à-dire ce qui fait lien pour tous, ne cesse de s’affaiblir, alors que pour certaines communautés les liens se renforcent. Plusieurs caractéristiques des années 70 se sont reconstituées, en particulier, l’affirmation d’un État dans l’État de plus en plus puissant3, qui se déploie dans un mouvement inverse à celui de la nation, et de la démocratie. Le Hezbollah intègre le militaire et le religieux, la santé et le social, la famille et l’éducation, le mouvement de Hassan Nasrallah s’est substitué à l’OLP de Yasser Arafat. Mais une sorte d’amnésie générale semble frapper chacun. Pas plus que les crimes commis entre chrétiens, et entre tous, n’ont pu être traités comme cela s’est fait en Afrique du Sud, il n’est possible d’observer un exercice minimum de la mémoire. La culpabilité l’a sans doute emportée, compromettant la conscience du présent. Alors que, plus que jamais, l’élite de la jeunesse émigre pour fuir les désordres du pays. Tandis que les minorités étrangères, travailleurs migrants et Palestiniens, voire Arméniens pourtant de statut libanais, ou les Irakiens qui s’entassent dans la pire des misères, sont maintenus à l’écart, ou sans droit, parfois maltraités, sinon rejetés avant d’être durement exploités, dans le silence. Mais, surtout, et ce sur quoi je veux insister ici, la ville qui faisait société se trouve affectée dans son essence. L’éclatement de la ville, comme implosion de la société libanaise La bataille de Nahr el-Bared a été décrite comme celle de l’armée libanaise contre un groupe extrémiste le Fateh el-Islam, qui s’était retranché dans l’ancien camp, au nord de Tripoli. Mais en soixante ans celui-ci était devenu une ville, ce qui n’a jamais été dit, parce que resté inaperçu, d’autant qu’aucune télévision n’a eu le droit de filmer à l’intérieur du « camp ». Partout les « camps » s’enracinent en s’urbanisant, et des villes naissent ainsi, aujourd’hui comme hier. Sait-on que Strasbourg, à la croisée des routes, fut d’abord un camp romain ? Le phénomène est remarquable, il s’agit partout de l’invention ou de la réinvention d’une société locale, et, progressivement, au fur et à mesure de la croissance urbaine, de son intégration à une société globale. C’est cette intégration construite vaille que vaille et malgré la restriction des droits, qui, à Nahr el-Bared, a été entièrement détruite. À l’inverse de cette intégration par l’urbanisation, le groupe armé qui s’installe en se fortifiant, défait la ville et réinvente le camp, terrible régression. L’armée, elle-même, qui encercle le réduit rebelle, le bombarde, et pour finir s’engage dans une bataille de rue, au prix de lourds sacrifices, ne fait pas seulement tomber des défenses : elle fait aussi disparaître la ville. Ce fait et ses conséquences ont échappé à la plupart des journalistes qui ont commenté l’événement, et l’on veut croire aujourd’hui que la seule question qui se pose est celle de la reconstruction, laquelle d’ailleurs est paralysée. La chute du camp a masqué l’agonie de la ville de Nahr el-Bared. Dans les « camps » palestiniens qui tous se sont fondus dans une ville, la rumeur pointe une quarantaine de groupes proches d’el-Qaëda. Comme le Fateh el-Islam qui à Nahr el-Bared a combattu l’armée, durant 105 jours, ou le Jound el-Cham qui l’a provoquée à plusieurs reprises, à Aïn el-Héloué : les assassins de quatre juges se sont réfugiés là, sans jamais pouvoir être inquiétés. Des hommes lourdement armés se sont aménagé des retranchements, des défenses, des espaces interdits, soit une mosaïque de territoires interdits et un pullulement de combattants palestiniens, pour la plupart des fondamentalistes sunnites, tous plus ou moins rivaux, mais finalement solidaires devant ce qui les menace, et surtout, ce qui n’a pas été étudié, tous hostiles à la ville. En parallèle, dressé contre Israël, le Hezbollah défend son arsenal au nom de la Résistance, et creuse un peu partout des galeries à missiles, contrôle lui aussi l’accès de ses territoires, qui se séparent du territoire libanais au nom de sa défense. Ici et là, ces fortifications intérieures réinventent un âge féodal. Ou encore, moins visibles, tous ceux qui appartiennent à d’anciennes milices ressortent leurs armements, participent à des entraînements militaires, se tiennent prêts à barrer la circulation, à élever des barricades. Tous font main basse sur la ville, et l’interdisent, ou se préparent à l’interdire à leur profit. Il s’agit d’une régression mortelle, qui fait disparaître le mouvement et l’échange, l’offre et la demande élargies des marchés et des cultures, les jeux du langage et de la mode, au profit d’un ordre et de son contrôle local, tout étant investi par une communion armée. Le territoire contre la ville Paradoxalement, loin de prévenir le danger, les obsessions territoriales des politiques ne font que précipiter ce danger, tant nous ne prenons pas en compte la nature et la nécessité de la ville, qui aujourd’hui généralisée, est plus que jamais liée à ses routes et au lointain, à ce commerce social si précieux dont, déjà, parlait Montaigne. Ainsi, le Liban n’est pas d’abord un territoire, une terre sainte, ou une mosaïque de territoires, mais une ville étendue et ouverte, ce n’est pas la terre qu’il faut protéger, mais la ville en expansion, c’est elle qui est dégradée, possédée, enfermée, découpée, morcelée, déchirée, négligée, méconnue, et aujourd’hui à nouveau menacée de destruction. La bataille du camp de Nahr el-Bared, fut une guerre urbaine, tant le bidonville d’origine s’était fondu depuis longtemps dans les immeubles et les quartiers qui ont grandi entre la mer et l’autostrade qui relie Tripoli au Akkar. Soit, après Aïn el-Héloué, l’un des plus grands camps du Liban : estimé, faute de recension exacte, entre trente et quarante mille habitants, avec leurs boutiques, leurs services et leurs écoles, où Palestiniens et Libanais se mêlaient depuis longtemps. Ici, comme sur toutes les côtes libanaises, l’urbanisation littorale impose son règne, peu à peu jusqu’à la frontière syrienne. Cependant, parler de camp, n’était-ce pas vouloir circonscrire le mal, en somme le limiter à un territoire particulier, et maintenir ainsi la fiction de l’enclos palestinien, alors que le bidonville transformé en ville intégrait les gens du cru à tous les transits, aux modes de vie, aux marchés, et suivant de multiples ruses, au monde du travail, le plus souvent interdit par la loi. Parler de camp n’était-ce pas maintenir le grand parler des territoires, qui toujours se substituent à la ville et se posent contre elle ? Le territoire du camp permet de dissimuler l’éclatement de la ville. On ne voit pas combien elle est menacée par des prises de terre, y compris à Beyrouth, dans son hypercentre du Balad (le pays du pays) entre les places Riad el-Solh et la place des Martyrs, du fait du sit-in, deux villages de tentes qui, en interdisant l’espace public central, ont détruit son économie et son urbanité. Ici comme ailleurs, on ne voit pas combien sont dangereuses les images du territoire, et tout autant celles des territoires locaux, car elles bornent a priori la ville, soumettant son mouvement à l’immobile, en l’enfermant dans des cercles, voire des camps, voire la pire des misères. On se trompe, ce faisant, radicalement sur ce qui induit, aujourd’hui, l’unité politique. De façon plus générale, ne faut-il pas comprendre combien le territoire comme commodité administrative est devenu négatif depuis que la ville s’est généralisée ? Que c’est une cause d’appauvrissement, voire d’exclusion, pire encore, à l’heure de la mondialisation, on néglige alors les horizons lointains et l’intelligence de la ville ouverte. Avec le territoire tout était simple, un être souverain s’imposait qui soumettait chacun à une même loi. Et depuis le XVIIIe on en faisait le siège de l’unité politique, c’était pratique, facile à administrer, mais comment montrer, à l’heure où la ville s’est étendue à tout le territoire, les pertes que cette simplification entraîne, au risque parfois de prises de terre violentes, d’enfermement des riches et des pauvres dans des lieux spécialisés, et surtout d’un refus de la modernité ? Comment faire admettre que la ville doit s’imposer au territoire, que celui-ci doit venir en second, à son service, et non l’inverse ? Le Fateh el-Islam n’est qu’un groupuscule territorialisé parmi d’autres. Cachés, ici et là, dans les anciens camps, ces groupuscules minent la ville et veulent venger leurs frères martyrs, d’ici et d’ailleurs. Paradoxalement, c’est le retrait des troupes syriennes qui a permis l’expansion du mouvement salafiste libanais, qui existe depuis les années cinquante, et qui, à la différence des Frères musulmans, est anti-urbain. Ils utilisent la ville pour s’y cacher et la détruire, en vue de libérer la terre d’Islam. Au fur et à mesure de la dégradation de la scène libanaise, il est à craindre que se multiplient les prises de terre violentes. De ce point de vue le sit-in qui dure depuis un an et qui paralyse le centre-ville déploie de façon spectaculaire une prise de territoire qui met à mal l’espace public. À elle seule cette action met en spectacle la déconstruction de la ville qui accompagne au Liban celle de la société, au bénéfice de la bataille qui s’y déroule, et qui est loin de prendre fin, même si un président était élu. Cette dynamique met en question la stratégie des interventions françaises et européennes, elle expose gravement la Finul, au risque d’un vide politique. * Sociologue, auteur de « Beyrouth, la ville, la mort », Aube 2006, et de « Liban, mon amour », Aube 2007. 1. Pierre Hassner, « Le siècle de la puissance relative » Le Monde du 3/10/07 pp. 20-21, l’auteur reprend au général sir Rupert Smith la notion de guerres au milieu des peuples, destinées non pas à détruire un ennemi, mais à obtenir l’allégeance d’un pays. 2. Liban, mon amour, p. 140. 3. Le grand défilé militaire sans arme du Hezbollah, dans la banlieue sud de Beyrouth, pour la journée Al-Qods de novembre 2004, pp. 120 et ss.
Par Jacques BEAUCHARD*

Alors que, à la différence de l’Irak, le Liban semble encore échapper à la violence terroriste et militaire, ou en être sorti après la guerre des 33 jours avec Israël, tout concourt à montrer qu’une bataille en pleine société1 s’y trouve engagée, et que la présidentielle en est l’un des moments. Le pays de la douceur de vivre est-il devenu celui de la douleur de vivre ?2
Une anarchie politique s’installe, en profondeur l’ordre public se défait. La « politeïa » des Grecs, c’est-à-dire ce qui fait lien pour tous, ne cesse de s’affaiblir, alors que pour certaines communautés les liens se renforcent. Plusieurs caractéristiques des années 70 se sont reconstituées, en particulier, l’affirmation d’un État dans l’État de plus en plus puissant3, qui se déploie dans un...