Depuis que la démocratie est apparue dans la Grèce antique, elle a éveillé les soupçons de ceux qui pensaient que l’objectif ultime de l’humanité était la vertu et non la liberté. Dans le livre VIII de la République, Platon définit sans aménité les dirigeants politiques d’une démocratie comme ceux qui « peuvent s’emparer de la fortune des possédants et la distribuer au peuple, tout en gardant pour eux la plus grosse part ». Bien que le dédain de Platon pour la démocratie soit une caractéristique sous-jacente de son discours, il pose toutefois une question légitime : comment les valeurs éthiques peuvent-elles être préservées lorsque les élections démocratiques tendent à récompenser les intérêts personnels et le plus petit dénominateur commun ?
Aujourd’hui, les citoyens des sociétés libres sont (presque toujours) démocrates par conviction, tradition et habitude. Seule une infime fraction manifeste des tendances populistes, qui pourrait, si elle s’emparait du pouvoir, mener une société de la démocratie à la dictature. Malgré cela, les citoyens démocrates font de nos jours preuve d’une méfiance certaine envers la sphère politique et se méfient de leurs élites économiques et politiques. Cette attitude est particulièrement marquée chez les électeurs les plus jeunes, dont la participation aux élections est en net déclin. Cet abstentionnisme est souvent perçu comme une réaction au ralentissement de ce qui semblait être une expansion économique sans fin depuis la Seconde Guerre mondiale. Mais ce n’est qu’un facteur parmi d’autres. Bien sûr, si nous pouvions garantir une croissance économique rapide et universelle, les autres défauts de la démocratie seraient probablement oubliés. En lieu et place, on nous offre une vision creuse du bien commun essentiellement caractérisée par des séries de coupes budgétaires. Il ne faut donc pas s’étonner du fait que les citoyens démocrates actuels se préoccupent toujours plus de la faible moralité de leurs élites nationales.
Inconsciemment, les électeurs attendent de leurs dirigeants qu’ils fassent preuve des valeurs traditionnelles d’impartialité, de courage et de dévouement au service de l’État. Mais ce qu’ils voient est l’étroitesse d’esprit et la poursuite d’intérêts personnels. De plus, la démocratisation des mœurs au cours des vingt dernières années s’est traduite par un essor étonnant de la curiosité humaine pour les personnes sous les feux des projecteurs : qui sont nos dirigeants, comment vivent-ils et que pensent-ils vraiment ?
L’ancien président français François Mitterrand a probablement été le dernier chef d’État européen à avoir été traité comme un monarque par ses concitoyens. Ses nombreux défauts personnels n’ont jamais été jugés sur la place publique. Aujourd’hui, les tabloïds nous montrent tout et permettent à chacun de se faire une idée. C’est ainsi que les chefs d’État de nos démocraties sont traités comme des célébrités familières. La porte est entrouverte et nous n’aimons pas ce que nous voyons.
Lors d’une récente audition devant un comité d’enquête parlementaire en Pologne, un fonctionnaire répondait systématiquement aux questions factuelles les plus simples par : « Je ne me souviens pas. » Lorsqu’on lui demanda pour quelle raison sa mémoire était aussi défaillante, il répondit impatiemment qu’il « ne voyait pas pourquoi il devait se souvenir de quoi que ce soit dans un pays où le président ne se souvient pas s’il est licencié ou non de l’université ». Pris en flagrant délit de mensonge à propos de ses diplômes, l’ancien président polonais Aleksander Kwasniewski avait, semble-t-il, donné une perverse leçon de moralité en disant qu’il ne se souvenait pas s’il avait ou non défendu sa thèse.
Dans un tel environnement, les valeurs morales peuvent-elles être ressuscitées ?
L’une des premières propositions de campagne du président français Nicolas Sarkozy était de supprimer les « parachutes dorés », ces primes de départ que touchent les patrons des entreprises cotées en Bourse, de manière à mettre fin à cette pratique de rémunération mirobolante sans le consentement des actionnaires. Sarkozy estimait à juste titre que les chefs d’entreprise publiques, comme les politiciens, sont des personnages publics dont il est raisonnable d’attendre qu’ils fassent preuve d’un minimum de moralité.
En Suisse, Thomas Minder, le patron de la société de cosmétiques Trybol, s’est lancé dans une bataille analogue en lançant une initiative sur la question. En Allemagne, la Cour constitutionnelle de Karlsruhe a décidé que les députés devraient déclarer leurs revenus d’appoint – émanant souvent d’activités de lobbying au profit de groupes industriels – sur Internet. En Pologne, où ces pratiques sont illégales depuis des années, un projet de loi sur la pleine transparence financière des politiciens et des hauts fonctionnaires est à l’étude. Le Premier ministre britannique Gordon Brown a de son côté proposé que soit levée toute immunité dont bénéficiaient les anciens Premiers ministres dans le cas des ventes de pairies.
Même si toutes ces initiatives sont essentiellement motivées par des rivalités entre partis, elles posent une question fondamentale : Saurons-nous redonner ses lettres de noblesse à la démocratie ? Pourrons-nous nous imposer un corset de plus hautes valeurs éthiques, réfutant ainsi les critiques de Platon envers la démocratie, que nous partageons malgré tout ?
L’Europe peut prendre la tête du retour de l’éthique dans la vie politique. Le traité réformateur qui doit être adopté à la fin 2009 a notamment pour objectif de surmonter le supposé « déficit démocratique » de l’Union européenne. Mais faire en sorte que les institutions politiques européennes rendent compte aux citoyens n’est que la moitié de la bataille. Préserver la vie démocratique de l’Union européenne et de ses États membres implique un devoir – qui doit être inscrit dans le traité – de respect des normes du comportement public que les citoyens réclament aujourd’hui.
* Jan Rokita, membre de l’alliance électorale Solidarité et député du Parlement polonais depuis 1989, a été le candidat de la Plate-forme civique au poste de Premier ministre en 2005.
© Project Syndicate, Institut des sciences humaines, 2007. Traduit de l’anglais par Julia
Gallin.
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Aujourd’hui, les citoyens des sociétés libres...