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Actualités - Opinion

COMMENTAIRE Les sans domicile fixe d’Irak Shirouk ALABAYACHI et Robert LOWE*

Selon les représentants américains, le nombre de massacres sectaires et autres a diminué en Irak depuis le début du « grand élan » militaire. Mais si ces dires sont vrais, cela signifie-t-il pour autant que l’Irak est un pays plus sûr ? Là-bas, l’insécurité se manifeste surtout par le nombre de personnes qui fuient leurs foyers. Les Nations unies estiment que, depuis juillet, elles seraient 60 000 de plus chaque mois. D’après les meilleures estimations, environ 16 % de la population irakienne, soit un Irakien sur six, ne vivent plus chez eux. Près de la moitié de ceux qui ont fui sont également partis du pays – ce qui représente deux millions de réfugiés. Cela signifie aussi que deux autres millions de personnes ont été déplacées à l’intérieur même du pays, et qu’une catastrophe humanitaire se dessine. Pour soutenir les réfugiés irakiens en Syrie et en Jordanie, des rapports internationaux ont été établis et des campagnes de collecte de fonds organisées. Pourtant, les personnes déplacées ont reçu moins d’attention, même si elles sont les plus vulnérables, compte tenu de leur proximité avec le conflit et des normes médiocres des services élémentaires en Irak. Elles sont généralement moins visibles et il est donc plus difficile pour les donateurs et les différents organismes de les assister. Le déplacement de population est antérieur à l’invasion de l’Irak en 2003. Sous le régime de l’ancien président Saddam Hussein, un nombre considérable de personnes a été forcé de se déplacer soit à cause du conflit, soit pour obéir à la politique gouvernementale. Depuis 2003, l’ensemble des citoyens irakiens a été touché par ce déplacement dont la principale raison reste la même : l’usage de la violence pour expulser les personnes présentes dans une zone, en vue de renforcer le pouvoir politique et économique. Dans tout l’Irak, les régions mixtes ont été ciblées par un ou l’autre camp au moment où la violence sectaire faisait rage et où les milices locales exerçaient leur pouvoir. L’incapacité du gouvernement et de la force multinationale à juguler cette forme d’intimidation montre bien l’absence d’État de droit. Parmi les autres facteurs responsables de ce type de déplacement : les manœuvres de la force multinationale elle-même, la criminalité, l’insuffisance de services élémentaires et l’extrême pauvreté. En regardant de plus près la société et l’histoire complexes de l’Irak, on s’aperçoit que bon nombre de personnes ont été déplacées plus d’une fois et sont revenues d’exil sans pour autant trouver leur place dans le pays. Selon les Nations unies, depuis février 2006, 69 % des déplacés viennent de Bagdad, ce qui prouve l’étendue de la « sectarisation » dans la capitale. Par conséquent, il se pourrait que la « réussite » revendiquée par les partisans de l’élan militaire s’explique notamment par le fait que le nettoyage sectaire à Bagdad ait été fort efficace et soit quasiment achevé. Les Irakiens déplacés à l’intérieur du pays se tournent vers les zones où leurs communautés sont fortes. Les chiites ont tendance à partir du centre du pays pour aller vers le sud, les sunnites du sud vers le centre et les chrétiens vers la province de Ninive. Dans des villes mixtes comme Bagdad et Baaqouba, les personnes forcées d’aller ailleurs gravitent vers les nouveaux quartiers homogénéisés. La plupart d’entre elles louent un logement, restent avec de la famille ou des amis, ou squattent, mais très peu se réfugient dans des camps. S’il en existe de très grands à Kerbala, Wasit, Diyala et Ninive, la majorité des déplacements se produisent dans les villes plutôt que dans ces camps. En effet, des milliers de familles déplacées vivent dans des villes telles que Bagdad et Mossoul – et représentent désormais une forte proportion des millions d’Irakiens qui souffrent d’une pauvreté extrême et nécessitent une assistance d’urgence. L’éducation est minimale, le système social inadapté et nombreux sont ceux qui meurent dans l’indifférence totale. Si 25 à 40 % des Irakiens ont besoin d’une assistance alimentaire à tout moment, ce pourcentage est beaucoup plus élevé pour les personnes déplacées, vu qu’elles ont rarement accès au système de distribution publique. Seul un tiers d’entre elles ont pu l’approcher l’année dernière, alors que la moitié a signalé recevoir des rations de nourriture uniquement à titre occasionnel. En Irak, on est fort peu habitué à voir les gens, en particulier les femmes et les enfants, fouiller chaque jour dans les poubelles pour se mettre quelque chose sous la dent. Dans ces circonstances, bon nombre de jeunes estiment n’avoir d’autre choix que de rejoindre des groupes violents, dès lors qu’ils leur offrent une forme de revenus et de protection. Les foyers dirigés par des femmes ont plus de mal que les autres à se protéger et à subvenir à leurs besoins. On entend de plus en plus parler d’Irakiennes se tournant vers la prostitution et vers la traite de femmes et d’enfants avec des pays voisins. Le gouvernement a récemment annoncé l’extension d’un programme d’allocations d’urgence en liquide destiné aux veuves. Mais c’est insuffisant pour aider les trois millions de veuves, d’autant plus que la corruption et l’inefficacité bureaucratique entravent les efforts. En outre, le conflit a eu un impact dramatique sur les communautés minoritaires, qui représentent 10 % de la population et sont des cibles de l’élimination. Les attaques violentes ont entraîné un exode massif et menacé l’existence des chrétiens, des yézidis et des mandéens qui vivent en Irak depuis des centaines d’années. Malgré la vulnérabilité des minorités, la division religieuse des déplacés reflète étroitement celle du pays : 64 % de chiites, 32 % de sunnites et 4 % de chrétiens. Quant à leur composition ethnique – 93 % d’Arabes, 4 % d’Assyriens et 1 % de Kurdes –, elle témoigne de la grave insécurité au cœur de l’Irak et de la stabilité relative du Kurdistan. Les chances de retour continuent à se détériorer : il y a donc de fortes chances pour que ce déplacement prolongé devienne permanent. Si les niveaux de déplacements demeurent élevés, ce qui est fort probable, la crise humanitaire risque de s’aggraver, notamment parce que la limitation des ressources a conduit certains dirigeants politiques à refuser l’entrée de personnes déplacées sur leur territoire. Il importe que leur situation désespérée soit elle aussi prise en compte dans toute manœuvre relative à la sécurité de l’Irak. * Shirouk Alabayachi est directrice du Centre d’études irakiennes à Bagdad. Robert Lowe est responsable du Programme pour le Proche-Orient au Chatham House. © Project Syndicate, 2007. Traduit de l’anglais par Magali Decèvre.
Selon les représentants américains, le nombre de massacres sectaires et autres a diminué en Irak depuis le début du « grand élan » militaire. Mais si ces dires sont vrais, cela signifie-t-il pour autant que l’Irak est un pays plus sûr ? Là-bas, l’insécurité se manifeste surtout par le nombre de personnes qui fuient leurs foyers. Les Nations unies estiment que, depuis juillet, elles seraient 60 000 de plus chaque mois. D’après les meilleures estimations, environ 16 % de la population irakienne, soit un Irakien sur six, ne vivent plus chez eux. Près de la moitié de ceux qui ont fui sont également partis du pays – ce qui représente deux millions de réfugiés. Cela signifie aussi que deux autres millions de personnes ont été déplacées à l’intérieur même du pays, et qu’une catastrophe humanitaire se...