Elle a 39 ans. Elle vient du Maghreb arabe. Et elle se présente comme Fatima Zahra « C’est le prénom de ma fille. Elle est décédée à l’âge d’un an et trois mois, il y a seize ans », explique-t-elle.
Fatima Zahra se rend souvent dans les pays d’Afrique et du monde arabe pour témoigner : à l’âge de 22 ans, elle a su qu’elle était porteuse du VIH. Elle venait d’accoucher, et son mari venait de mourir à l’hôpital d’une mystérieuse maladie. C’est peu après son accouchement, alors qu’elle était toujours a l’hôpital, qu’elle a appris aussi que son nouveau-né risque de ne pas grandir.
Fatima Zahra a l’air d’une femme épanouie. Et pourtant, ses larmes coulent en silence quand elle se souvient du passé, surtout des premières années de sa maladie. Elle avait été contaminée par le virus en 1990, alors que le sida était encore méconnu dans le monde arabe.
Durant neuf ans, elle a gardé le silence, assumant seule une lourde vérité. « Ce n’était pas de la confiance en soi, dit-elle. J’avais peur de la réaction des gens qui m’entouraient. » Elle avait peur de les perdre, peur de leur jugement.
Durant neuf ans, elle se rendait tous les six mois seule à l’hôpital pour effectuer ses analyses. Seule, sans aucun soutien. « Je prenais le train à 7h, pour me rendre de Rabbat à Casablanca. Je disais à ma mère que je devais travailler tôt », indique-t-elle.
Fatima Zahra s’est mariée à 21 ans, et jusqu’à présent, elle parle avec beaucoup de tendresse de son époux qui lui a passé la maladie. Elle se souvient des détails de leur quotidien.
Le goût de vivre
Elle se rappelle aussi de ses diverses hospitalisations, de son accouchement qui a suivi de quelques heures le décès de son mari.
« Quand j’étais à la maternité, les assistantes sociales m’ont rendu visite à plusieurs reprises. Puis il y avait beaucoup de médecins qui venaient me voir. Je me rappelle la manière avec laquelle deux d’entre eux se sont regardés quand ils ont su que j’avais allaité ma fille… Je l’ai allaitée à deux reprises, elle pleurait tellement. Peut-être que si je ne lui avais pas donné le sein, elle ne serait jamais tombée malade… » indique-t-elle.
C’est à l’hôpital que Fatima Zahra a su qu’elle était porteuse du VIH et que sa petite fille était contaminée aussi. Elle est mise alors en contact avec l’Association marocaine de lutte contre le sida, qui l’aide sur les plans moral et financier, notamment en lui versant de l’argent pour qu’elle puisse acheter du lait à son nouveau-né.
La jeune femme se rend également souvent, avec sa fille, à Casablanca où les porteurs du virus et les malades du sida sont traités. « Quand elle avait six mois, on m’a informé que je suis porteuse de la maladie. Mais que ma petite était en pleine santé. Elle a marché à l’âge de dix mois. Puis, deux mois après son premier anniversaire, elle était fatiguée. Elle commençait à s’étioler. On m’a dit alors que son cerveau ne se développera plus. J’ai passé un mois et demi avec elle à l’hôpital à Casablanca et puis elle est décédée », raconte-t-elle.
Fatima Zahra, qui avait habité avec ses beaux-parents depuis la mort de son mari jusqu’au décès de sa fille, s’installe alors chez sa mère. Elle pense à sa « petite famille qui est partie ». Elle déprime, tente de mettre fin à ses jours.
L’Association marocaine de lutte contre le sida l’aide à se relever. Fatima Zahra travaille, pourvoie aux besoins financiers de sa mère.
Durant sept an et demi, Fatima Zahra passera des tests tous les six mois, prendra ses médicaments en menant une vie quasi normale. « Durant ces années-là, je me surprenais à penser que peut-être les médecins s’étaient trompés de diagnostic, que peut-être je ne portais pas le VIH. Je ne sentais pas le virus physiquement », dit-elle.
Mais à l’automne 1999, Fatima Zahra tombe grièvement malade. Elle passe plusieurs mois à l’hôpital, « jusqu’en janvier 2000 », précise-t-elle. C’est à ce moment-là que sa maman devine qu’elle a le sida et qu’elle la soutient. Et c’est aussi ce séjour à l’hôpital qui lui redonne le goût de vivre.
« J’ai perdu 22 kilos en trois mois. Je ne pesais plus que 32 kilos. J’ai vu la mort en face. Et puis, j’ai commencé à guérir, je reprenais du poids d’une façon spectaculaire. Je gagnais chaque jour un demi-kilo », dit-elle.
Elle explique que si elle a repris goût à la vie, c’est un peu grâce à l’ambiance de l’hôpital. « Tout le monde était jeune et chacun venait d’une ville du Maroc. Nous souffrions tous de la même maladie et chacun de nous menait son combat à sa manière. Pour la première fois depuis longtemps, je ne me sentais plus seule, explique-t-elle. Même si j’étais hospitalisée, c’était une belle période de ma vie. Nous mangions ensemble. Nous disposions d’un magnifique jardin, nous discutions beaucoup… »
Fatima Zahra était heureuse malgré son hospitalisation parce qu’elle ne se sentait plus seule. Parce qu’elle n’avait pas à cacher sa maladie devant cette microsociété de personnes vivant avec le VIH.
Rencontrer l’amour
malgré le « gentil virus »
La jeune femme sort de l’hôpital, travaille dans le milieu hospitalier. Elle est à l’écoute des malades du sida. Elle devient éducatrice thérapeutique. En 2003, elle déménage de Rabbat à Casablanca. Elle s’installe seule pour la première fois de sa vie. Et c’est dans cette ville qu’elle rencontre l’amour.
« Un soir, cet homme m’a invitée à dîner en tête à tête. Il a voulu me faire l’amour ; j’ai accepté en insistant sur le port du préservatif. Puis je l’ai regardé, j’ai senti que je pouvais lui faire confiance. Alors, j’ai continué ma phrase : “parce que j’ai le sida”. »
C’était pour la première fois que Fatima Zahra informait quelqu’un de sa maladie. Tout le temps, elle avait peur des réactions de ceux qui l’entouraient, peur d’être rejetée. Pas cette fois-ci.
« Au début, il n’a pas voulu le croire. Je lui ai dit que je lui montrerai mes analyses, que je peux rester amie avec lui si ça ne le gênait pas », raconte-t-elle.
Depuis 2003, cet homme ne l’a plus jamais quittée. Le couple s’est récemment marié.
Fatima Zahra est désormais heureuse et épanouie. Elle vit l’instant, mais pense aussi à l’avenir, se surprend même à rêver d’avoir un enfant sain.
« Le sida est un gentil virus. Il faut savoir bien le traiter, c’est tout », dit-elle avec le sourire.
Le sida est donc comme toutes les autres maladies ? Fatima Zahra se tait, réfléchit un peu, ne se leurre pas, sait que jusqu’à présent il n’y a pas de remède à la maladie et il n’y a donc pas de guérison.
Pat. Kh.
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats Elle a 39 ans. Elle vient du Maghreb arabe. Et elle se présente comme Fatima Zahra « C’est le prénom de ma fille. Elle est décédée à l’âge d’un an et trois mois, il y a seize ans », explique-t-elle.
Fatima Zahra se rend souvent dans les pays d’Afrique et du monde arabe pour témoigner : à l’âge de 22 ans, elle a su qu’elle était porteuse du VIH. Elle venait d’accoucher, et son mari venait de mourir à l’hôpital d’une mystérieuse maladie. C’est peu après son accouchement, alors qu’elle était toujours a l’hôpital, qu’elle a appris aussi que son nouveau-né risque de ne pas grandir.
Fatima Zahra a l’air d’une femme épanouie. Et pourtant, ses larmes coulent en silence quand elle se souvient du passé, surtout des premières années de sa maladie. Elle avait été contaminée par le virus...