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Actualités - Opinion

En attendant l’homogénéisation du Moyen-Orient Antoine AJOURY

Étrange attitude que celle des pays du Moyen-Orient. Alors qu’ils fustigent l’influence et l’intervention de l’Occident dans cette région du monde, ils défendent bec et ongles l’héritage principal du colonialisme, à savoir les frontières étatiques dessinées par ses soins. Par 75 voix contre 23, le Sénat américain a voté récemment une résolution non contraignante sur un plan de partition de l’Irak en fonction des différentes communautés du pays. Mais l’Administration Bush s’est immédiatement distancée du Sénat, estimant qu’il revient aux Irakiens de faire un tel choix et ménageant en même temps la susceptibilité de ses alliés dans la région, notamment la Turquie et l’Arabie saoudite. Malgré la portée limitée de ce texte, visant surtout à lancer un débat au niveau interaméricain, l’idée de la partition de l’Irak a suscité une levée de boucliers sans pareil au Moyen-Orient. Bagdad, Téhéran, les monarchies du Golfe, la Ligue arabe et l’Organisation de la conférence islamique ont tous vivement condamné le vote du Sénat. Tout comme la Syrie, où le parti Bass au pouvoir a estimé qu’il s’agit « d’un premier pas pour le partage » du Proche-Orient. Cette idée rappelle singulièrement le plan Kissinger du début des années 70 qui consistait à « cantoniser » des populations du Moyen-Orient selon les différentes communautés religieuses et ethniques. Depuis, et jusqu’à aujourd’hui, des cartes « remaniées » circulent, sur lesquelles certains États disparaissent, d’autres sont amputés et d’autres encore apparaissent englobant des populations plus homogènes. Or, l’homogénéité d’un État représente, selon les théories nationalistes, une concordance entre les limites ethniques, culturelles et sociales, d’une part, et les limites politiques d’un territoire, d’autre part. Une condition qui ne correspond nullement à la situation des pays nés suite au démantèlement de l’Empire ottoman. Les puissances mandataires et coloniales ont en effet divisé l’empire de manière arbitraire ou selon leurs propres intérêts, créant – aux hasards de la géographie ou suite à des compromis politiques – des États « ne satisfaisant pas aux critères nationalistes de légitimité politique et qui même les défient », selon Ernest Gellner, un éminent spécialiste du nationalisme. Pour combler ce vide, les régimes de ces États fraîchement créés utilisèrent des méthodes souvent violentes pour homogénéiser culturellement et politiquement leur pays. Tout peuple et toute culture considérés comme une menace pour le pouvoir vont être réprimés, tués ou expulsés. Ankara usera abondamment de ces méthodes contre les Arméniens et les Kurdes, qui seront d’ailleurs également réprimés en Irak et en Syrie par le parti Baas. C’est au nom d’une pseudo « nation arabe » que les régimes des pays du Maghreb, qu’ils soient monarchiques, civils ou militaires, tenteront d’arabiser par la force les populations et cultures locales. Les revendications actuelles des Amazighs au Maroc et des Kabyles en Algérie témoignent de cette répression lancée au lendemain de l’indépendance. Tous ces États façonnés « artificiellement par le colonisateur » subiront les affres des dictatures et des régimes autoritaires qui, faute d’une légitimité, tenteront de se maintenir au pouvoir en diabolisant, d’une part, l’Occident source de tous leurs malheurs, et en opprimant, d’autre part, les opposants à leur politique au nom d’un nationalisme arabe sans État, puisque aucun pays arabe ne peut se présenter comme un État pan-national. Ainsi, les citoyens ne se sentiront pas représentés par les institutions étatiques de leur pays, et par conséquent perdront tout sentiment d’appartenance et tout loyalisme envers leur État. Une situation qui représente un handicap pour le développement social et économique de ces pays, d’où une instabilité politique frisant le chaos en cas de dysfonctionnement de l’État central. L’Irak passe actuellement par la même expérience, et la Syrie, avant la prise du pouvoir par Hafez el-Assad, subissait des coups d’État à intervalles réguliers. La conjoncture actuelle, imposée par l’Occident il y près d’un siècle, ne fonctionne pas convenablement. Ni les divisions territoriales, ni les systèmes étatiques, ni les concepts politiques et idéologiques empruntés de l’Europe n’ont permis l’émergence d’États stables et viables. Refaire la même erreur aujourd’hui serait absurde, pour ne pas dire criminel. Malgré ce constat, il serait néanmoins tentant de corriger la situation explosive dans laquelle se trouve la région en s’appuyant sur l’expérience des accords de Dayton pour la Bosnie, qui ont permis de réduire les tensions entre les belligérants en autorisant chaque partie à s’autogouverner. Il serait ainsi envisageable de parler d’une partition de la région comme « la seule solution viable » pour aboutir en fin de compte à « une union volontaire », selon les termes employés par le gouvernement kurde irakien, seule partie à avoir accepté le projet du Sénat américain. Encore faut-il que cette partition soit réaliste. Dans de nombreuses régions du monde arabe, les populations sont très mélangées. S’il n’est pas économiquement viable et surtout fondé sur des accords locaux, garantis par la communauté internationale, le processus risque d’aboutir à des désastres humanitaires, dont l’épuration ethnique n’est pas le moindre. Comme justement en Bosnie avant les accords de Dayton…
Étrange attitude que celle des pays du Moyen-Orient. Alors qu’ils fustigent l’influence et l’intervention de l’Occident dans cette région du monde, ils défendent bec et ongles l’héritage principal du colonialisme, à savoir les frontières étatiques dessinées par ses soins.
Par 75 voix contre 23, le Sénat américain a voté récemment une résolution non contraignante sur un plan de partition de l’Irak en fonction des différentes communautés du pays. Mais l’Administration Bush s’est immédiatement distancée du Sénat, estimant qu’il revient aux Irakiens de faire un tel choix et ménageant en même temps la susceptibilité de ses alliés dans la région, notamment la Turquie et l’Arabie saoudite.
Malgré la portée limitée de ce texte, visant surtout à lancer un débat au niveau interaméricain, l’idée...