Quarante et unième semaine de 2007.
Certaines personnes sont et resteront incapables de provoquer la moindre surprise ; tellement prévisibles qu’avec elles il n’y en a jamais, ni de bonnes ni de mauvaises. Au mieux, Michel Aoun et Sleimane Frangié se seraient rendus à Bkerké et auraient gentiment écouté, en pensant à autre chose, le patriarche Sfeir leur expliquer ce qu’un gamin de quatre ans aurait compris tout seul, intuitivement ; au pire, ils auraient trouvé, pour reporter ou annuler le rendez-vous, n’importe quel prétexte, fût-il le plus absurde : un embouteillage, des raisons de sécurité, une indigestion, etc. C’est donc chose doublement faite : ils ont reporté/annulé puis s’y sont rendus en soirée, tout cela après un retentissant et dommageable refus de participer à une réunion commune avec leurs coreligionnaires du 14 Mars et un prétexte tout aussi ridicule : cette étonnante faiblesse du nombre, une réalité qui n’a pourtant jamais rebuté ni le chef du CPL ni celui des Marada.
Lequel chef du CPL semble désormais définitivement arrivé au bout de système qu’il s’est imposé et dont il est en train de tester, live, la savante perversité ; piégé dans cette prison dont il a de ses propres mains patiemment modelé chaque barreau, quelques jours après son retour d’exil. On a tellement répété, à tort ou à raison, que s’il avait su mettre de côté mégalomanie et besoins de revanche, s’il avait su faire le tri dans son entourage pour ne garder que les meilleurs conseillers ; s’il avait su rester à équidistance de ce 14 Mars dont il rêvait d’être l’exclusif leader et de ce 8 Mars dont la vision et les choix étaient censés être aux antipodes des siens, il aurait aujourd’hui, déjà, pris la succession d’Émile Lahoud à Baabda. Sauf qu’il n’a ni su, ni pu, ni voulu ; et le voilà non seulement à des années-lumière d’une éventuelle position d’arbitre, marqué au fer rouge par cet infâmant moi ou le chaos, mais carrément phagocyté, vampirisé, peut-être même terrorisé par cet allié pour lequel il a tout donné et dont il n’a, pour l’instant, absolument rien reçu : le Hezbollah.
En continuant, parcimonieusement, à lui distiller un rachitique et stupide espoir, celui d’œuvrer pour l’élire à la présidence de la République alors qu’ils n’ont jamais accordé la moindre exclusive à sa candidature et alors qu’ils ne pourraient accepter, au mieux, qu’un clone d’Émile Lahoud, si tant est qu’une présidence maronite puisse continuer à les intéresser longtemps, les cadres du Hezbollah, Hassan Nasrallah en tête, semblent persuadés de tenir par le bon bout un Michel Aoun qui s’est rarement vu aussi beau qu’en ce miroir (aux alouettes) qu’ils lui tendent avec une générosité et une constance infaillibles. Et peu lui chaut, visiblement, qu’à ce jeu-là, le Hezbollah reste l’unique gagnant, l’unique bénéficiaire des dividendes du document de Mar Mikhaël, lequel assure au parti de Dieu une dimension et une couverture nationales dont ils avaient nécessairement et urgemment besoin pour se dépêtrer du (très handicapant) carcan communautaro-régional de leurs revendications.
Mais le Hezbollah ne s’est apparemment pas arrêté en si bon chemin : comme sur le mouvement Amal d’un Nabih Berry qu’on veut croire très patient, ses capacités dissolvantes agissent avec presque autant de maestria et de succès sur le CPL. Ou, du moins, sur son chef : Michel Aoun voulait lever ses tentes du centre-ville, il ne l’a plus fait. Michel Aoun avait accepté une invitation à dîner d’un grand ténor du 14 Mars, il s’est rétracté. Michel Aoun n’avait rien à craindre, bien au contraire, d’une réunion maronito-maronite à Bkerké, il s’est désisté. Les exemples sont malheureusement légion, et peu importe s’il y a ou pas prééminence, à ce jour, d’un quelconque syndrome de Stockholm : en décidant d’aimer Michel Aoun et son CPL, le Hezbollah l’a pris en otage et le lui fait payer très cher. La mise en abîme est brillante ; insensée mais brillante : eux-mêmes otages de l’otage, certains lieutenants du chef, députés soient-ils ou conseillers, serrent les poings à s’en blanchir les jointures – mais en privé. En public, devant les caméras et les micros, ils continuent de cautionner un des plus ahurissants hold-up politiques.
Les Anglais le disent, et ils ont tout à fait raison : Hapiness is an option. Il est des victimes qui ne voient, pour supporter ou s’en sortir, que la possibilité de se transformer en bourreaux (de pays). Il est parallèlement des bourreaux qui jubilent : « Il est impossible de bâtir une relation avec des parties qui, au Liban, sont proches d’Israël, se soumettent à des pays étrangers, ne croient pas au Liban. Le Liban a connu une stabilité après l’accord de Taëf lorsqu’il a choisi la voie arabe et la résistance contre Israël ; le jour où il a renié ce choix, il a de nouveau connu l’instabilité. » C’est inouï. Mais terriblement efficace. À défaut de palais présidentiel, Michel Aoun peut se consoler avec le diplôme ès libanitude que lui a décerné, à lui et à ses alliés, Bachar el-Assad.
L’amour était certes à réinventer ; le CPL et le Hezbollah l’ont fait. De la pire des manières.
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Certaines personnes sont et resteront incapables de provoquer la moindre surprise ; tellement prévisibles qu’avec elles il n’y en a jamais, ni de bonnes ni de mauvaises. Au mieux, Michel Aoun et Sleimane Frangié se seraient rendus à Bkerké et auraient gentiment écouté, en pensant à autre chose, le patriarche Sfeir leur expliquer ce qu’un gamin de quatre ans aurait compris tout seul, intuitivement ; au pire, ils auraient trouvé, pour reporter ou annuler le rendez-vous, n’importe quel prétexte, fût-il le plus absurde : un embouteillage, des raisons de sécurité, une indigestion, etc. C’est donc chose doublement faite : ils ont reporté/annulé puis s’y sont rendus en soirée, tout cela après un retentissant et dommageable refus de participer à une réunion commune avec...