C’est un humoriste français qui avait élaboré un projet de solution des plus farfelus, au plus fort de la crise dont les flammes menaçaient l’Europe : « Je prends les Balkans et je les balance dans la mer Noire », avait-il décrété. En adoptant le même principe – faire disparaître le problème faute de lui trouver une solution – cher au cœur du bon père Ubu, le sénateur Joseph Biden apporte sa contribution à la recherche d’un règlement en Irak : diviser le pays en trois entités distinctes pour faciliter le retrait des troupes engagées depuis mars 2003 dans une entreprise sans issue à l’horizon. L’intention peut paraître louable à certains. En fait, elle est inquiétante, d’autant plus qu’elle émane d’un législateur au poids indéniable, qui en est à son sixième mandat de représentant du Delaware, de surcroît président de la commission des Relations internationales et candidat à la Maison-Blanche. La Chambre haute américaine a été saisie par ses soins d’un projet de partition sur lequel un vote devrait intervenir dans les jours à venir. Il s’agit, est-il précisé, d’une résolution qui, en cas d’adoption, ne serait pas contraignante. Ouf !...
On a bien compris : les États-Unis, ayant échoué à pacifier, démocratiser et donner en exemple au reste du Proche-Orient l’ancienne Mésopotamie, sont tentés de la dépecer. Sans doute pour en faire un modèle à imiter ailleurs. On avancera, pour la forme, une bien timide observation : ces braves autochtones qui, enfin débarrassés de la pesante et combien sanguinaire tyrannie de Saddam Hussein, passent le plus clair de leur temps à s’étriper allègrement à coups de voitures piégées, n’auraient-ils donc pas voix au chapitre, à tout le moins ceux d’entre eux qui seraient encore, par simple chance, en vie ? Cela, nous dira-t-on, est une autre histoire, et d’ailleurs, George W. Bush rejette l’idée même d’une partition. Oui, mais si l’on considère que l’idée est dans l’air depuis quelque temps déjà, il y a tout lieu de s’inquiéter et de penser qu’elle a fait de nombreux adeptes.
Les premiers ballons d’essai ont été lancés dès les semaines qui ont suivi l’opération « Shock and Awe ». C’est un officier retraité, Ralph Peters, qui écrit en juillet 2003 : « Le pays dont nous essayons de recoller les morceaux est constitué en fait de trois nations distinctes enveloppées en un drapeau unique teinté de sang. » C’est Peter Galbraith, éminent kurdophile, qui désespère à la mi-mai 2004 de voir s’instaurer un État viable à long terme, rejoint en cela par Lelslie Gelb, un ancien secrétaire d’État adjoint de l’ère Carter devenu depuis correspondant diplomatique du New York Times. D’autres encore ne cessent de rappeler à tout propos que cet Irak-là a été « inventé » en 1921 par Winston Churchill, alors secrétaire aux Colonies, une fois établi l’acte de décès de l’Empire ottoman. Certains en appellent aux mannes de l’ancien dictateur, lequel aurait déclaré à un émissaire US, quelque temps avant la guerre : « Si vous avez l’intention de vous débarrasser de moi, sachez que vous aurez besoin de sept Saddam Hussein pour gouverner le pays. »
Dans la pratique, un premier pas a été fait lorsque le Kurdistan a obtenu une autonomie de facto, une mesure suivie de l’adoption l’an dernier d’une nouvelle Constitution négociée par le proconsul américain Zalmay Khalilzad et dont le chapitre V autorise chacune des dix-huit provinces à se constituer en région bénéficiant de sa part des revenus provenant du pétrole et jouissant du droit de légiférer, de posséder ses forces militaires, ses unités de police et sa garde. Les décisions dans l’ensemble de ces domaines particuliers relèvent des gouverneurs de ces régions. Il existe une carte délimitant les contours de ces trois entités, dont la capitale « fédérale » serait non pas Bagdad mais Samarra. On y distingue la zone kurde, une portion de territoire revendiquée par le camp Talabani-Barzani, un secteur sunnite flanqué d’un Grand Bassora, enfin la partie chiite et un triangle dont l’identité reste à déterminer.
La semi-indépendance octroyée à la partie nord a déjà provoqué de vifs remous dans les deux nations limitrophes : l’Iran et la Turquie. Il faut parier que les réactions seront plus violentes ailleurs, quand viendra l’heure d’achever le savant découpage. À quoi il a déjà été répondu, par la sénatrice républicaine Kay Bailey Hutchinson notamment, qu’après tout, on ne ferait que s’inspirer des accords de Dayton sur la Bosnie, qui ont permis de régler le cas de l’ex-Yougoslavie. Démembrer ou livrer ce qui fut un pays à une anarchie destructrice ? En dépit de tous les dénis, de toutes les protestations de bonne foi, le choix semble avoir été pris dans les esprits. Il lui resterait à l’être dans les faits. Et dans la tristesse.
Christian MERVILLE
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