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Actualités - Opinion

Le Point Eaux noires Christian MERVILLE

La notice est à lire la main sur le cœur, le regard fixé sur la bannière étoilée. La firme, dit le texte, existe pour « servir, partout, la sécurité, la paix, la liberté et la démocratie ». Cette noble mission a coûté la vie, il y a quelques jours, à neuf civils et un policier dont l’unique tort avait été de se trouver en un point séparant les banlieues bagdadies de Yarmouk et de Mansour quand une explosion s’était produite au passage d’un convoi de véhicules transportant un groupe de fonctionnaires américains. La riposte avait été terrible : un nettoyage par le vide de l’ensemble du secteur, à coups de rafales rageuses tirées par les Lucky Luke de Blackwater, soutenus par un hélicoptère armé de fusées. Après avoir tapé du poing sur la table, parlé d’une « agression flagrante », réclamé une enquête officielle, promis de faire juger les coupables par un tribunal local, brandi la menace d’une vidéo de la scène prise par des cinéastes amateurs et interdit les activités des mercenaires, le gouvernement Maliki revenait hier à de moins farouches sentiments, parlant d’un vide sécuritaire si ces grands protecteurs de la population étaient amenés à plier bagage. Toutefois, promis, juré, ils ne perdront rien pour attendre : « Les mesures légales seront prises à la lumière des résultats des enquêtes en cours », a dit hier un porte-parole officiel. Il ne reste plus au bon peuple de Bagdad qu’à se résigner à mourir soit par balles yankees, soit par voitures piégées – chiites ou sunnites, selon que l’on appartienne à l’une ou l’autre des deux grandes communautés. Et à faire son deuil, cruelle expression au pays de la mort, d’un quelconque jugement puisque les agissements du personnel des sociétés privées de sécurité ne tombent pas sous le coup des lois du pays, en vertu de l’ordonnance n° 17 prise en 2004 par l’Autorité provisoire de la coalition du (pas) regretté L. Paul Bremer. Lequel compte, au nombre de ses glorieuses réalisations, la « débaassification » de l’armée. Depuis la tuerie du 16 septembre, Condoleezza Rice a jugé qu’un travail indispensable est accompli par cette armée de l’ombre, dont les effectifs sont estimés – il n’existe aucun chiffre officiel – à une quarantaine de milliers de membres, principalement bosniaques, philippins et chiliens, encadrés par d’anciens marines. Ce que l’on sait par contre, c’est que l’entreprise fondée en 1977 par Erik Prince, un ancien de SEAL, le corps d’élite de la marine US, est très proche des milieux conservateurs ; c’est aussi un généreux contributeur des campagnes électorales du Parti républicain. À en croire le Virginian Pilot, l’homme siégerait au bureau du « Christian Freedom International », un organisme à but non lucratif qui s’est consacré à la cause des « chrétiens persécutés dans le monde ». Au nombre de ses exploits figure aussi le transport, à bord d’appareils de ses deux compagnies d’aviation Presidential et Aviation Worldwide Services (AWS), de prisonniers ultrasecrets de la Central Intelligence Agency, confiés en sous-traitance à des pays amis. Après un démarrage pour lequel le Trésor a dû débourser la coquette somme de 21 millions de dollars sur une période de onze mois, elle a déjà coûté à l’Oncle Sam, depuis juin 2004, non moins de 320 millions de dollars, prélevés sur un budget quinquennal de près d’un milliard affecté à la sécurité du corps diplomatique. L’affaire ne pouvait survenir à un plus mauvais moment, tant pour l’Administration américaine que pour le principal corps de mercenaires qu’elle emploie. En effet, selon, le News and Observer, un journal paraissant à Raleigh, en Caroline du Nord, État qui abrite (à Moyock) le quartier général de Blackwater, deux anciens gardes accusés de trafic d’armes en Irak coopèrent actuellement avec des agents du FBI enquêtant sur les activités de la société. Celle-ci a aussitôt riposté en annonçant l’ouverture d’une enquête interne sur les agissements des deux prévenus, soupçonnés de vol de matériel militaire. Ouais… L’affaire a pris des proportions telles qu’un des membres de la Chambre des représentants, le démocrate Henry Waxman, a réclamé, dans une note adressée à Howard Krongard, inspecteur général du State Department, des précisions sur une éventuelle contrebande d’armes à feu impliquant une firme travaillant pour les services de son ministère. Dans cet univers glauque, où évoluent douteux James Bond, véreux affairistes, vrais affreux et faux idéologues, il n’est pas surprenant que des scandales éclatent par moments, vite étouffés sur l’autel de la patrie, au nom d’intérêts rien moins que sulfureux. Retour au manuel du parfait blackwaterman : « Soutenir la politique nationale et internationale de sécurité qui protège ceux qui sont sans défense et assure à tous la liberté d’expression. » Sans commentaire.
La notice est à lire la main sur le cœur, le regard fixé sur la bannière étoilée. La firme, dit le texte, existe pour « servir, partout, la sécurité, la paix, la liberté et la démocratie ». Cette noble mission a coûté la vie, il y a quelques jours, à neuf civils et un policier dont l’unique tort avait été de se trouver en un point séparant les banlieues bagdadies de Yarmouk et de Mansour quand une explosion s’était produite au passage d’un convoi de véhicules transportant un groupe de fonctionnaires américains. La riposte avait été terrible : un nettoyage par le vide de l’ensemble du secteur, à coups de rafales rageuses tirées par les Lucky Luke de Blackwater, soutenus par un hélicoptère armé de fusées. Après avoir tapé du poing sur la table, parlé d’une « agression flagrante », réclamé une...