Rechercher
Rechercher

Actualités - Opinion

LE POINT Priez contre eux

Ceux qui ont vu les images sur les écrans de télévision au plus fort de la guerre du Vietnam ne sont pas près de les oublier. Ces moines couverts à peine de leurs robes couleur safran, assis à même le sol dans une rue de Saigon, s’offrant dans une impassibilité absolue aux flammes qui lèchent leurs corps, c’était, poussée à un seuil paroxystique, la terrible illustration du principe bouddhiste d’opposition à la violence par le sacrifice suprême. Depuis quelques jours, à Rangoun, Mandalay, Sittwe et même dans les townships les plus reculés de Birmanie, des bonzes en prières défilent, brandissant des drapeaux religieux, pour protester contre la hausse des denrées de première nécessité résultant du renchérissement du prix de l’essence. Hier, ils décidaient de passer à la vitesse supérieure et de refuser désormais – tenez-vous bien – les aumônes des militaires, un geste lourd de sens dans un pays où la religion tient une place de premier plan et dont les hommes se comptent par centaines de milliers. En quarante-cinq ans de règne par la terreur, soit depuis le coup d’État du général Ne Win, la junte au pouvoir se trouve confrontée à un défi majeur, susceptible à tout moment de précipiter sa chute. Le soulèvement populaire de 1988 puis le timide mouvement étudiant de 1996 avaient été réprimés avec une brutalité inouïe. Depuis, le général Than Shwe, qui dirige le Conseil d’État pour la paix et le développement (tel est le nom officiel du groupe de hauts gradés qui a imposé sa férule aux citoyens à la suite du putsch de 1992), ne s’est jamais privé d’embastiller ses principaux opposants, à commencer par l’intraitable Aung San Suu Kyi, prix Nobel de la paix, assignée à résidence depuis 2003 comme durant la majeure partie des dix-neuf dernières années. Son erreur capitale pourrait être constituée, cette fois, par son refus de présenter des excuses aux hommes de religion battus dans la ville de Pakokku par les spadassins du régime, payés 5 000 kyats (un peu plus de 3 dollars aux cours du marché noir) la journée. La répression des manifestations a eu pour premier effet l’escalade à laquelle on assiste ces dernières quarante-huit heures. L’étape décisive pourrait être franchie dans les quelques jours à venir pour peu qu’entre-temps la population en vienne à faire sa jonction avec les moines, entraînant ainsi une mobilisation d’une ampleur sans précédent, à laquelle il sera difficile au pouvoir de résister. Les timides tentatives entreprises ces temps-ci pour, une première en quinze ans, doter le pays d’une nouvelle Constitution ont été accueillies fraîchement par la communauté internationale. Le département d’État a aussitôt parlé de mascarade et même Laura Bush y est allée de sa condamnation. En fait, le monde assiste depuis vingt ans en spectateur aux bouleversements qui, périodiquement, agitent cette Union du Myanmar, pourtant le plus grand des États de l’Asie du Sud-Est, avec une superficie de 678 000 kilomètres carrés et fort d’une population de 48 000 000 d’habitants. Seule à ce jour l’Amérique a adopté des sanctions économiques ; en regard, des milliards de dollars ont été injectés dans l’économie locale sans pour autant améliorer le quotidien de l’homme de la rue. Et ce n’est qu’en 2005 que le Conseil de sécurité s’est décidé à se pencher sur la situation, se contentant d’épingler les autorités pour leurs crimes contre l’humanité mais refusant d’aller plus loin que cette condamnation de pure forme. Mark Farmaner, directeur par intérim de l’organisation Burma Campaign UK, relevait il y a peu qu’un rapport onusien établi l’an dernier accusait la junte birmane de violer la convention de Genève en s’en prenant à la population civile dans la partie orientale du pays où un village en moyenne est anéanti chaque semaine, et cela depuis une dizaine d’années. Durant les deux premiers jours de la semaine en cours, non moins d’une centaine de personnes ont été jetées dans les geôles de la capitale pour leur activisme, selon l’Association d’aide aux prisonniers politiques basée en Thaïlande, dont beaucoup appartiennent au principal parti d’opposition, la Ligue nationale pour la démocratie. Et le mouvement de protestation n’en est qu’à ses débuts, celui des incarcérations aussi, comme le souligne un vétéran du combat en faveur d’une plus grande liberté, pour qui « le peuple a fini par se réveiller ». C’est qu’il n’y a plus seulement les opposants de la première heure, ceux nombreux qui avaient opté il y a longtemps déjà pour la dissidence et qui voient enfin leurs efforts commencer à porter leurs fruits. Il n’y a pas seulement les bonzes qui, au nom de l’enseignement de Bouddha, viennent de descendre dans la rue. Il y a aussi tous ces jeunes qui, dans les cybercafés, attendent leur tour pour se connecter avec le monde extérieur. Il sera difficile de faire admettre à ceux-là les privations et les tortures imposées à leurs aînés. Au nom d’un stalinisme asiatique venu d’un autre âge. Christian MERVILLE
Ceux qui ont vu les images sur les écrans de télévision au plus fort de la guerre du Vietnam ne sont pas près de les oublier. Ces moines couverts à peine de leurs robes couleur safran, assis à même le sol dans une rue de Saigon, s’offrant dans une impassibilité absolue aux flammes qui lèchent leurs corps, c’était, poussée à un seuil paroxystique, la terrible illustration du principe bouddhiste d’opposition à la violence par le sacrifice suprême. Depuis quelques jours, à Rangoun, Mandalay, Sittwe et même dans les townships les plus reculés de Birmanie, des bonzes en prières défilent, brandissant des drapeaux religieux, pour protester contre la hausse des denrées de première nécessité résultant du renchérissement du prix de l’essence. Hier, ils décidaient de passer à la vitesse supérieure et de refuser...