C’était la personnalisation même du rock. Un homme de 42 ans qui avait réussi à lui seul à transcender des millions de gens, réussi de son vivant et après à vendre plus d’un milliard d’albums et réuni plus d’un milliard de téléspectateurs lors de son concert à Hawaï. C’était un homme ordinaire, blanc, du sud des États-Unis, pauvre. Un homme qui adorait sa mère et qui, en 1954, à tout juste 19 ans, a popularisé le rock and roll. C’est d’ailleurs cette date-là que l’histoire a retenue comme étant la naissance du genre musical qu’Elvis fut le meilleur à incarner. That’s all Right, 1954. Le 16 août 1977, Elvis Aaron Presley dit le King est retrouvé dans sa salle de bains, à moitié nu, le visage noyé dans une mare de vomi, la bouche ouverte, la langue à moitié tranchée par sa mâchoire déjà rigide. Elvis avait 42 ans et cet homme qui a changé le monde est mort recroquevillé devant ses toilettes, d’une façon bien moins flamboyante, mais tout aussi démesurée que les dernières années de sa vie. Mais qui a tué Elvis ? Sa seule addiction à la morphine ? Sûrement pas ! Tout le monde s’accorde à dire que ce n’est pas la consommation de médicaments en tout genre qui a eu raison du corps et de l’esprit d’Elvis. Elvis est mort en commettant ce que Red West, son garde du corps, avait appelé « le plus lent suicide de tous les temps ». Depuis quelques années, depuis cet enfoncement dans Graceland et sa passion pour les costumes rutilants, Elvis vivait dans une opulence malsaine, incapable de mener une vie normale, isolé dans une tour d’ivoire, coupé du monde et où sa dépression le rongeait jour après jour. Qui ou qu’est-ce qui a tué Elvis ? À l’instar des médicaments qu’il prenait tous les jours, c’est un cocktail de raisons qui est venu à bout du chanteur le plus sexy et le plus doué de la planète. Le deuil inachevé de sa mère, la douleur inconsolée de sa séparation avec Priscilla, les incessants coups bas du Colonel Parker, ses dépendances qui avaient fait de lui un toxicomane terrible, sa situation financière désastreuse et le concert Aloha from Hawaii qui l’avait propulsé au firmament de sa mégalomanie ont achevé un homme de 42 ans qui, s’il avait voulu se suicider, ne l’aurait jamais fait d’une façon aussi humiliante. Elvis Presley avait à peine 18 ans quand il a commencé à inonder les radios américaines de ses tubes. En l’espace de quelques chansons, ce jeune camionneur avait ouvert la porte de la liberté aux jeunes du monde entier. La multiplicité de la figure culturelle d’Elvis Presley avait contribué à sa gloire. À la fois éloquent et kitsch, vulgaire et gracieux, conservateur et provocateur, Elvis est devenu l’idole d’une époque en mal de mythe, écœurée par les atrocités commises pendant la première moitié du XXe siècle. Cet homme qu’on aurait pu croire invincible a été manipulé, torturé, sucé jusqu’à la moelle pendant les 42 ans de sa courte vie. Ce qui a dévoré Elvis de l’intérieur, c’est une succession de mauvais choix et de rencontres malencontreuses. Elvis fut tout pour tout le monde et rien pour lui-même. Un homme à qui un entourage malintentionné avait ôté le goût de vivre. Il n’y a pas un coupable ou un responsable à la mort d’Elvis Presley. Pourtant, on aurait aimé qu’il y en ait un. Mais Elvis est-il vraiment mort ? Celui qui a été retrouvé il y a trente ans, gisant sur le carrelage de ses toilettes, a-t-il vraiment passé l’arme à gauche ? Peut-on mourir quand on est aussi vivant ?
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