Le nippo-péruvien Alberto Fujimori, qui se voulait « le dernier samouraï » capable de réveiller chez ses concitoyens – non, pas ceux de Lima, mais ceux de l’archipel – le goût de l’abnégation et du travail : recalé, sur un score lamentable de 6 000 voix. Yuko Tojo, qui a traîné soixante ans durant comme un boulet un nom lourd à porter, celui de son grand-père, le général Hideki Tojo, priée de renoncer à ses rêves de fierté et d’honneur. Et le Premier ministre lui-même, le plus jeune de l’après-guerre, désavoué de cinglante façon par ce peuple qu’il voulait décomplexer – mais dont il a voulu ignorer les soucis quotidiens – s’accrochant au pouvoir, toute honte bue, alors que tout autre que lui, en d’autres temps, pour moins que cela, se serait fait hara-kiri. C’est à croire que, décidément, le Japon n’est plus ce qu’il était.
Les élections de dimanche dernier pour le choix de la moitié des 242 sénateurs ont débouché sur une débâcle historique du Parti libéral-démocrate. Cette défaite, tous les Cassandres l’avaient vu venir sans pour autant en prévoir l’ampleur. Tout comme ils avaient prédit que Shinzo Abe allait s’accrocher à la place, s’entêter à vouloir réécrire la Constitution pacifique et titiller une fibre patriotique passablement effilochée depuis quelque temps. Mais avec une cote de popularité d’à peine 30 pour cent, une piteuse performance électorale, la révélation que l’homme de la rue reste profondément déçu par les disparités sociales, les pressions pour obtenir le départ du chef du gouvernement vont se multiplier ; elles pourraient très vite devenir insoutenables – ce qui ne hâtera pas la retraite anticipée d’un homme convaincu d’avoir un destin historique à accomplir, à l’image d’un grand-père, révéré, Nobusuke Kishi, ex-homme « providentiel » des années cinquante qui voulait, lui aussi, édifier une nation forte.
Il y a dix mois pourtant, lors de sa désignation à la tête d’un nouveau cabinet, tout se présentait sous les meilleurs auspices pour le fringant Abe, héritier d’une dynastie qui avait donné au pays une longue lignée de politiciens conservateurs. Son étoile était alors au zénith, grâce notamment à de premiers succès, obtenus à la faveur de voyages en Corée du Sud et en Chine, qui permettaient d’augurer de lendemains radieux. Le premier signe du nadir à venir vint de la réintégration au bercail des rebelles antiréformistes, un geste suivi par une série de scandales : le ministre de la Santé Hakuo Yanagoisawa, forcé de démissionner pour avoir qualifié les femmes de « machines à faire des enfants », bientôt suivi par son collègue de la Défense Fumio Kyuma, pour qui les bombes A lâchées sur Hiroshima et Nagasaki « ne pouvaient être évitées » ; le nouveau titulaire du portefeuille de l’Agriculture, Norihiko Akagi – nommé à ce poste en remplacement de Toshikatsu Matsuoka, qui venait de se suicider – convaincu d’avoir falsifié des factures… Des peccadilles cependant, comparées à la désastreuse gestion du système des retraites qui touche près de 50 millions de personnes et à la découverte de falsifications par le ministre de la Réforme administrative, Genichiro Sata, dans les fonds destinés aux formations politiques.
Au lendemain du scrutin, la presse a donné le signal de l’hallali, estimant, à l’instar de l’influent Asahi, que « l’équipe en place n’avait pas réussi son test de crédibilité », ou du Mainichi Shimbun qui invite le vaincu à « en appeler au verdict populaire ». Plutôt que de présenter sa démission, comme l’avait fait en 1998 son prédécesseur Ryutaro Hashimoto, l’intéressé promettait, en réponse, une refonte en profondeur de son équipe, dès le mois de septembre, s’engageant « à faire en sorte que les postes appropriés aillent à des titulaires qualifiés ». Il lui sera difficile toutefois de contenir plus longtemps la fringale de chef de la diplomatie, Tari Aso, ou celle, tout aussi insatiable, du ministre des Finances, Sadakazu Tanigaki, ses deux adversaires lors des élections au sein du parti, en septembre dernier. Une première tête est tombée, quelques heures après le verdict des urnes, celle du secrétaire général du PLD, Hidenao Nakagawa, qui s’est dit prêt à assumer la responsabilité de la défaite. Il est hautement douteux que ce sacrifice suffise seul à calmer la grogne de ceux qui jugent qu’en politique, trop d’idéologie tue.
Shinzo Abe a sacrifié au patriotisme les préoccupations de l’homme de la rue ; une négligence impardonnable en cette ère marquée par la course à la prospérité, au prix souvent d’un patriotisme jugé vieillot. Serait-ce, certains le pensent, qu’il se soit révélé en retard d’une époque ? Et que le moment est venu enfin de voir s’instaurer un bipartisme à l’anglo-saxonne que beaucoup appellent de leurs vœux ? Les deux camps disposent de deux longues années avant d’être en mesure de répondre à la question.
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats Le nippo-péruvien Alberto Fujimori, qui se voulait « le dernier samouraï » capable de réveiller chez ses concitoyens – non, pas ceux de Lima, mais ceux de l’archipel – le goût de l’abnégation et du travail : recalé, sur un score lamentable de 6 000 voix. Yuko Tojo, qui a traîné soixante ans durant comme un boulet un nom lourd à porter, celui de son grand-père, le général Hideki Tojo, priée de renoncer à ses rêves de fierté et d’honneur. Et le Premier ministre lui-même, le plus jeune de l’après-guerre, désavoué de cinglante façon par ce peuple qu’il voulait décomplexer – mais dont il a voulu ignorer les soucis quotidiens – s’accrochant au pouvoir, toute honte bue, alors que tout autre que lui, en d’autres temps, pour moins que cela, se serait fait hara-kiri. C’est à croire que,...