Par Abdel-Maoula CHAAR*
100 millions d’emplois doivent être créés dans la région au cours des quinze prochaines années pour satisfaire les jeunes qui vont arriver dans le monde du travail ! Ni les États ni le secteur privé ne sont capables de générer autant de postes et la seule issue possible reste l’entrepreneuriat. Cette solution possible pose, cependant, un problème de taille : le taux de mortalité des jeunes entreprises est extrêmement important et on ne sait pas vraiment comment le réduire. Certes, des méthodes d’accompagnements sont élaborées et mises en place pour tenter d’encadrer le processus, mais elles visent à rendre conforme aux normes un secteur qui ne peut se caractériser que par l’inventivité et la réactivité. À preuve, cette histoire : c’est celle d’un entrepreneur qui emprunte, en 1962, cinq livres libanaises à sa mère pour lancer son entreprise. Il commence par confectionner et vendre des sacs d’emballage de poulet avant de fabriquer des sacs de plastique avec poignées puis d’imprimer des sacs de jute pour gros sel. Ses produits conviennent au marché et les affaires démarrent.
En 1968, notre entrepreneur estime que le marché libanais n’assouvit plus ses ambitions. Il décide de se rendre au Koweït pour vendre des emballages en cellophane. Il se retrouve à travailler avec la Jordanie où il vend des sacs de plastique à poignées. Deux ans plus tard, il réussit à s’implanter en Irak où il vend, cette fois-ci, du papier paraffiné ... À l’époque, il n’a jamais vraiment réussi à percer avec ses emballages en cellophane et n’a jamais travaillé avec le Koweït.
Cette histoire laisse une impression brouillonne et n’aurait que peu d’intérêt si l’entrepreneur dont nous parlons n’était pas devenu l’un des imprimeurs d’emballages les plus importants, pour ne pas dire le plus important, du pays.
Comment expliquer ce succès ? La stratégie adoptée par l’entrepreneur (parce qu’il y a stratégie) s’appelle la « stratégie papillon » ! Il s’agit de la volonté délibérée d’essayer différentes situations, scénarios et systèmes avec l’intention d’apprendre et d’acquérir une compréhension plus grande de la situation générale. Cette stratégie peut apparaître comme aléatoire, mais elle ne l’est que dans l’action. Dans l’intention, elle se caractérise par une volonté délibérée d’apprendre.
D’aucuns affirmeront que notre entrepreneur a eu de la chance. Peut-être. Mais de nombreux spécialistes estiment que la chance est en fait une conjonction entre la préparation et les opportunités. Dans ce cadre, la « stratégie papillon » permet, justement, d’accumuler de l’expérience et de multiplier les opportunités …
Il ne s’agit pas de faire, ici, de cette stratégie au nom exotique la panacée de tous les maux et de rejeter l’accompagnement, mais d’attirer l’attention sur un facteur qui semble essentiel : ce qui permet à l’entreprise de s’adapter progressivement à son environnement et de perdurer est le fait que l’entrepreneur n’était pas focalisé sur un métier, mais sur son entreprise. En entrepreneuriat, l’important est l’entreprise. Cette vérité de Lapalisse mérite d’être soulignée dans la mesure où elle est le plus souvent ignorée.
* Spécialiste en stratégie et théorie des organisations – Centre de recherche, d’études et de développement (CRED) de l’ESA.
En coopération avec :l'ESA
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