Éloquent dans sa sécheresse, le titre du documentaire en dit plus long que tous les rapports : No end in sight (Pas d’issue en vue). Présenté en début de semaine au Centre pour le progrès américain, le film passe en revue, commentaires à l’appui, les innombrables erreurs commises au lendemain de l’annonce de la fin officielle de la guerre en Irak. Alors qu’en réalité, elle venait à peine de commencer. Il revenait à une diplomate de haut rang, Barbara Bodine, en poste à Bagdad au printemps 2003, soit près d’un mois après le 20 mars de cette année, de prononcer le mot de la fin, comme une condamnation de l’action de l’Administration Bush. « La grande erreur aura été de croire que l’on pouvait opérer un changement de régime sans édifier une nation », a dit l’éminente spécialiste du monde arabe qui fut en poste au Koweït lors de l’invasion décidée au tout début des années 90. Une opinion largement partagée par les autres responsables interviewés par le réalisateur : Richard Armitage, ancien secrétaire d’État adjoint, le colonel Lawrence Wilkinson, qui servit sous Colin Powell en tant que son chef d’état-major, et le général Jay Garner, numéro deux sur le terrain du temps du mandat de L. Paul Bremer.
Pourquoi ce sentiment d’impuissance, de désespoir qui transparaît tout au long de ce long métrage, signé John Amato, premier prix du festival de Sundance ? Parce que, selon la formule du politologue Brian Katulis, « au vu des fautes stratégiques et tactiques commises jusque-là, il n’existe plus de bonnes options et, de plus, se contenter de “rester en course” ne servira en rien les intérêts sécuritaires de l’Amérique ». Ceux qui ont planifié cette guerre, jugent les trois analystes, n’avaient aucune expérience en matière de reconstruction d’un pays ravagé par la guerre. De plus, en laissant faire les pillards qui s’en sont pris au Musée national, à la bibliothèque et aux archives, ils ont donné à l’homme de la rue l’impression qu’ils se préoccupaient bien peu de lui. Enfin, Bremer a commis l’irréparable en ordonnant le démantèlement de l’armée, soupçonnée de baassisme, lâchant du coup dans la nature quelque 500 000 hommes brusquement réduits au chômage, devenus proies faciles pour toutes les Qaëda du monde.
« Incompétence notoire », « choquant mépris pour les réalités sur le terrain », « échec pitoyable », « incapacité à prendre les bonnes décisions » et même « stupidité, ignorance »… Les condamnations pleuvent ces temps-ci, de toutes parts et à tout propos. La première salve d’avertissements a été tirée en début de semaine par Richard Lugar, ancien président républicain de la commission des Affaires étrangères du Sénat, qui a jugé inefficace la nouvelle politique initiée par la Maison-Blanche. Il a été aussitôt suivi par l’un de ses collègues au sein de cet organisme, lui aussi républicain bon teint, George Voinovich. Tous deux se disent convaincus que le temps travaille contre les troupes US engagées sur le terrain, compte tenu du temps qui reste avant la présentation par le général David Petraeus (en septembre prochain) du bilan de l’opération « Ripper » lancée en février dernier. Un autre membre du Grand Old Party, le sénateur de Virginie John Warner, va même jusqu’à prédire que d’autres élus républicains à la Chambre haute s’apprêtent à abandonner le navire sitôt terminé le week- end du 4 Juillet.
Alors que la guerre est sur le point d’entrer dans son cinquante et unième mois et que le cap de 3 560 tués vient d’être dépassé, ils sont de moins en moins nombreux dans l’univers washingtonien à se montrer disposés à accorder de nouveaux délais à George W. Bush. Le conseil de Lugar : « Limitons notre présence en Irak et redéployons dans certaines autres régions du Moyen-Orient une partie de nos 157 000 présents sur le terrain avant qu’il ne soit trop tard politiquement. » Soit avant l’échéance de la campagne présidentielle de 2008. À l’autre bout du spectre, les experts militaires en sont à ironiser, à l’instar d’Anthony Cordesman qui rappelle le bref et combien instructif échange entre un colonel US et un officier vietnamien, au lendemain d’une guerre qui a profondément marqué des générations entières d’Américains. Dans la pratique, souligne le premier, nous avons gagné tous les affrontements. Et le second : « Oui, mais de quelle utilité cela a-t-il été pour vous ? »
Inquiets, les Américains peuvent s’interroger aujourd’hui : bien sûr que l’on voit surgir des décombres de Bagdad, Samarra, Baaqouba et Falloujah, un nouveau Moyen-Orient, mais il est moins sûr encore pour nous. Les Irakiens, eux, se posent une autre question : on nous aura donc débarrassés de Saddam Hussein pour installer le chaos ? Ou encore : difficile d’imaginer maladresse plus flagrante, à moins d’avoir délibérément choisi de détruire l’Irak. L’idée mériterait que l’on s’y arrête.
Christian MERVILLE
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