Sa retraite, le Premier ministre britannique a voulu la prendre sur un de ces coups de théâtre dont il a été longtemps coutumier, comme une ultime pirouette réalisée à la barbe de la caste politique : entré anglican pratiquant au 10, Downing Street, il en sort catholique tout aussi pratiquant, sa conversion accomplie sous l’égide papale qui plus est. Auparavant, il aura épuisé tout le monde en réussissant un départ qui menaçait d’être interminable, en tout cas le plus long de l’histoire du pays, qualifié par ses adversaires conservateurs de « Vanity Blair ». Demain mercredi, le sémillant Tony se rendra pour la dernière fois auprès de la reine, après avoir reçu en cadeau des membres du parti une copie de la une du Daily Mirror daté de janvier 1907, consacrée à un discours prononcé par le premier leader du Labour, Keir Hardle, et réclamant l’indépendance pour l’Inde. Une prise de position qui avait dû paraître horriblement shocking pour l’époque. Autant que le fut, tout au long de ces dernières années, l’alignement inconditionnel de son lointain successeur sur les positions du Big Brother yankee.
Dire que le passage de la flamboyance blairienne à la grisaille brownienne sera brutal relèverait de l’art de l’understatement cher au cœur de tout Anglais qui se respecte. Chancelier de l’Échiquier durant les dix années écoulées, Gordon Brown lève rarement la tête de ses dossiers. Il passe pour travailler dix-huit heures par jour, six jours par semaine, après avoir entamé sa journée par une heure de treadmill. On prête ce jugement sévère à la princesse Marguerite, fille aînée de l’ex-roi Michel de Roumanie, qui fut sa compagne durant cinq ans. « La vie avec lui ? Cela se résume à un seul mot, politique, politique, politique. » Normal pour un fils de pasteur presbytérien d’Écosse, jadis qualifié de « stalinien » par un membre de son équipe.
Transfiguré depuis la fin de sa longue attente, à l’ombre de son « jumeau » en politique – d’abord détesté et jusqu’au bout à peine toléré –, il a prononcé un discours d’investiture dans lequel il promet le changement pour combattre l’insécurité, faire face aux besoins de la société, tourner le dos aux idées reçues, tirer les leçons de la guerre d’Irak, lutter contre la pauvreté, améliorer les services publics, et surtout moderniser les transports en commun et les soins de santé. Vaste programme, irréalisable pour tout autre dirigeant que l’homme sacré père du miracle économique anglais. Si tout se passe bien, les travaillistes devront aborder en toute confiance les prochaines élections – prévues pour 2010 mais dont la date pourrait être avancée par Brown – et espérer l’emporter une quatrième fois. S’ils sont tenus, les engagements pris dimanche lors du congrès de Manchester permettront à l’économie de retrouver un second souffle, alors qu’elle commençait à montrer des signes d’épuisement.
Dans tout cela, comment incarner dans la pratique la continuité tout en prônant le renouveau ? La réponse, toute en subtilité, a été fournie avant-hier par l’intéressé : « Nous poursuivrons l’application de tout ce qui fonctionne bien. » Une formule aussitôt interprétée comme signifiant que le cabinet à venir renoncera aux réformes passées qui ont mal tourné. Emporté par une fougue qu’on ne lui connaissait pas, l’orateur a trouvé des accents quasi churchilliens pour lancer : « Plus qu’un programme, nous devons avoir une âme. » Ce qui signifie en clair que « si le plus fort vient en aide au faible, alors nous serons tous forts », a-t-il expliqué, en évoquant un accident qui lui a coûté la perte d’un œil à l’âge de 16 ans, à l’occasion d’un match de rugby.
Le fonceur qui, adolescent, rêvait de figurer dans un XV national avait besoin d’une figure de proue pour le seconder dans la mission qui l’attend. Ce sera Harriet Harman, élue numéro deux du parti à l’issue d’un scrutin qui lui aura permis de l’emporter mais au bout d’un cinquième décompte des voix face au favori Alan Johnson, secrétaire d’État à l’Éducation, par un écart de 0,8 pour cent des voix, et après l’élimination des quatre autres candidats. Dans une allusion, qui n’a pu passer inaperçue, aux méthodes à l’honneur dans la précédente équipe, elle a annoncé à ses pairs que, désormais, les projets seront présentés et débattus au Parlement et non pas dans les journaux. Le Premier ministre sortant a eu droit à une autre pique quand cet ancien Solicitor General a regretté ses anciennes prises de position favorables à la guerre en Irak et critiqué la Maison-Blanche pour les scandales du centre de détention de Guantanamo.
À l’évidence, les nouveaux maîtres du Labour ont retenu la leçon donnée il y a longtemps par Bill Clinton : « Vous continuerez à gagner si vous vous présentez en élément de changement. » La preuve qu’ils s’apprêtent à réussir le quadruplé ? Tout le monde pense qu’il est déjà trop tard pour David Cameron qui se présentait jusque-là en Tony Blair des Tories.
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