Terminées, vraiment, les opérations militaires à Nahr el-Bared ? Dans son interview télévisée de jeudi soir, Élias Murr a certes montré toute la fermeté que l’on pouvait attendre d’un ministre de la Défense en martelant son exigence d’une reddition inconditionnelle des terroristes de Fateh el-Islam. De même a-t-il fait preuve d’une infinie considération pour l’armée, dont il est, de par sa fonction, la plus haute autorité politique mais qui est laissée seul juge des décisions à prendre sur le terrain. Mieux encore, cet homme miraculeusement rescapé lui-même des griffes du terrorisme, et qui continue tous les jours de braver courageusement les assassins, n’a pu retenir ses larmes à la seule évocation des nombreux martyrs tombés dans cette bataille.
Élias Murr a fort bien parlé, mais sur le point précis de la situation militaire il s’est, pour le moins, mal exprimé. Car non seulement les affrontements n’ont manifestement pas pris fin, mais à moins d’une hypothétique reddition de Chaker Absi et de ses fidèles, ils menacent de se poursuivre dans des conditions sensiblement plus délicates désormais. Chassés de la partie nord, la plus récente, du camp, les forcenés de Fateh el-Islam ont reflué ainsi vers le vieux Nahr el-Bared, un véritable coupe-gorge. Les organisations de résistance dites régulières s’étaient bel et bien engagées pourtant à barrer l’accès de cette casbah à Fateh el-Islam. Mais comme si les classiques ambiguïtés cultivées de longue date par les responsables palestiniens au Liban ne suffisaient pas pour exclure toute action de police interne, la guerre civile à Gaza est venue ajouter un élément de confusion supplémentaire.
Toujours est-il que Bared II, un chapitre totalement inattendu, vient placer la troupe devant ce grave dilemme : un long siège soutenu par l’artillerie, avec les inévitables pertes que subirait une population civile pratiquement retenue en otage par les terroristes ; ou alors un dur et coûteux combat de rues contre une légion de suicidaires. Ce double défi, il faut espérer de toutes ses forces que l’armée, seule et dernière institution étatique à échapper à toute contestation, l’armée qui a géré d’une manière exemplaire les mouvements de masse contradictoires des deux dernières années, l’armée qui jouit en ce moment d’une sympathie et d’un soutien populaires absolument sans précédent, le relèvera pour le mieux, quels qu’en soient les sacrifices. Qu’elle n’aura de cesse que d’arrêter et de traduire en justice les fanatiques manipulés du dehors et qui ont voulu attenter à l’essence même du Liban. Et qu’elle aura la haute main, plus tard, sur la reconstruction de ce camp, un des plus éloignés de la frontière israélienne et aménagé néanmoins sur le modèle d’une inexpugnable forteresse souterraine.
Ces attentes, le commandement de l’armée y a répondu sans ambages hier, dans une missive adressée explicitement (mais non exclusivement, faut-il croire) aux militaires. Ce texte recèle en fait plus d’une première. En se refusant à toute compromission sur le sang des martyrs, le général Michel Sleimane ne fait pas qu’assumer ses responsabilités dans la perspective des batailles à venir, il se pose également en partenaire à part entière, sinon en principal partenaire de toute décision d’ordre politique relative à Nahr el-Bared : le temps n’est visiblement plus aux années 70, lorsque des officiers servaient de boucs émissaires à un pouvoir politique jouant l’apaisement. Pour souligner ce fait, le document met en garde d’ailleurs la classe politique, dans son ensemble, contre toute tentative d’exploitation de cette affaire à des fins d’ambition personnelle. Et il l’invite de surcroît à prendre l’armée pour modèle, à bannir la culture de la confrontation, à se résoudre au dialogue.
Cela fait évidemment une multitude de messages, concentrés en quelques lignes. Et c’est le même et pressant appel à une reprise du dialogue national qu’a lancé hier, au moment de repartir, un Amr Moussa passablement désabusé mais trouvant quand même moyen de parler d’avancées sur les deux questions du gouvernement d’union et de la garantie d’un quorum parlementaire pour l’élection d’un nouveau président. Du flot de rhétorique déversé par le secrétaire de la Ligue arabe surnage l’idée que même dans un pays aussi vulnérable aux ingérences extérieures que le nôtre, un minimum de volonté purement locale devrait tout de même exister.
C’est humiliant en diable, mais c’est vrai. Persister à torpiller toute chance de dialogue à coups de conditions et contre-conditions, c’est opter pour le suicide collectif, de manière plus sûre encore que pour les sanglants illuminés de Nahr el-Bared. C’est inverser fatalement les rôles, c’est assiéger l’ultime citadelle, c’est condamner à la faillite ou alors à l’aventure politique une armée affrontant en ce moment le plus grave des périls menaçant le Liban.
Issa GORAIEB
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