Du jamais-vu, ce président qui reçoit le leader du Front national, pourtant laminé dès le 6 mai à l’issue du premier tour, ce porte-parole du gouvernement qui arrive à vélo à RTL : la France n’a pas fini de vaciller sur des assises hier encore données pour rassurantes. Et cette cuvée Fillon, version (très) nouvelle de la précédente, enrichie, marquée au sceau de la diversité… On croit revoir la fameuse dream team qui avait remporté le Mondial de football en 1998, comme elle estampillée blanc-black-beur et animée comme elle de la même fougue, plus représentative encore que n’aurait osé l’imaginer le plus inventif des maîtres de casting. Aux orties, la tunique de la discrimination politique chère à tant de régimes passés, que continuaient hier de défendre les tenants de toutes les banalités pour qui il ne faut surtout pas de l’audace, encore de l’audace, toujours de l’audace. D’ailleurs, on les a vus, lèvres et narines pincées, s’offusquer devant le « recyclage » opéré en ce début de semaine et l’immense travail de « débauchage », disent-ils, réussi par le chef de l’État.
Au soir du second tour des législatives du 17 juin, on disait le chef de l’État fragilisé, désarçonné. Le voici qui rebondit, déroutant tout le monde, y compris les siens – en aura-t-elle fait grincer des dents, cette nomination à la Coopération et à la Francophonie de Jean-Marie Bockel, un « blairiste », qui n’a pas, comme tant de ses anciens camarades, le culte de la défaite. À ce propos, comment ne pas relever cette première dans les annales de la Ve République constituée par la « socialisation » du département des Affaires étrangères où l’on voit régner, outre Bernard Kouchner lui-même et Bockel, un autre transfuge du PS, Jean-Pierre Jouyet ? Auquel on pourrait adjoindre le nom de la belle Rama Yade, UMP bon teint, mais mariée au socialiste Joseph Zimet.
Les partisans de la nouveauté auront été servis avec sept ministres qui ne viennent pas de la droite, trois femmes placées à des postes régaliens (Alliot-Marie à l’Intérieur, Dati à la Justice, Lagarde à l’Économie, aux Finances et à l’Emploi) et qui de plus n’ont pas été candidates aux dernières élections, un secrétaire d’État à la Jeunesse et aux Sports qui ne prendra en charge ses fonctions qu’après le 20 octobre, date du championnat de rugby, trois trentenaires (Yade, Wauquiez, Kosciusco-Morizet), un titulaire (Alain Juppé) défaillant malgré lui, qu’il a fallu remplacer au pied levé, enfin une équipe élargie à 32 membres, soit deux de plus que le cabinet Villepin, au sein de laquelle la parité, malgré les engagements pris, n’a pas été respectée. Mais ce serait chercher une bien mauvaise querelle que de le reprocher à Nicolas Sarkozy, au vu de la répartition des tâches et parce qu’« on ne fait pas de grandes réformes avec une petite équipe », ainsi qu’il vient de le dire devant les parlementaires de la majorité reçus à l’Élysée. D’ailleurs, Malek Boutih, peu suspect de sympathies sarkozystes, n’hésite plus à clamer son admiration, imité en cela par les responsables de SOS Racisme. Au total, l’homme affiche un joli tableau de chasse, quitte à assumer les ambitions déçues de certains amis encore mal remis des libertés prises avec certains engagements passés.
Il apparaît donc, passé le couac du second tour, dont les résultats auront démenti tous les sondages, et franchie la difficile haie du relèvement de la TVA, le successeur de Jacques Chirac, nullement fragilisé, entend « aller encore plus vite, encore plus loin et tout de suite », justifiant plus que jamais sa réputation d’homme pressé et son ambition d’être le président de tous les Français. Ce qui suffirait à expliquer le jeu des chaises musicales représenté par le remaniement ministériel, plutôt que la formation d’une équipe réellement nouvelle, de cette semaine. Mais on ne peut bousculer éternellement son opinion publique ni surtout une opposition confortablement installée à son poste d’observation, même si l’on tient à être « un président qui gouverne » et non pas qui se contenterait d’inaugurer les chrysanthèmes. Un rôle qui lui irait bien mal, lui qui vient de faire annoncer que le mois prochain, il sera dans trois pays du Maghreb pour débattre, entre autres, d’une Union de la Méditerranée à l’image de son aînée européenne et de l’avenir du Sahara occidental, au lendemain des discussions de Manhasset.
À cette allure, non plus de jogger désormais mais de sprinter, la France devra s’habituer, elle qui trop longtemps avait préféré taquiner paresseusement le goujon et s’adonner aux joies de ce que le délicieux Alexandre Breffort appelait la lecture du plafond. Elle devra aussi s’attendre à être constamment surprise par les innovations d’un homme habitué à faire dans une apparente improvisation. Les acteurs qui font du surplace pour communiquer l’illusion de la marche, cela ne prend plus. Et tant pis pour ceux qui ne veulent pas gagner davantage.
Christian MERVILLE
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