Vingt-quatrième semaine de 2007.
C’est désormais l’hyperextension du domaine de la lutte. C’est une guerre d’annihilation contre tout ce qui peut désormais être made in Lebanon. C’est le pari fou de Ali Khamenei et de Bachar el-Assad sur lequel viennent de plus en plus se fracasser désormais les encouragements de la planète et la détermination de la majorité des Libanais. C’est le combat pervers et tellement retors entre une culture de vie désormais malmenée à chaque instant et des logiques mortifères férocement imaginatives. C’est la primauté absolue de l’instinct de survie au sein d’un environnement désormais surhostile. À chacun désormais son kit. Sa résistance.
Les députés (et/ou ministres) de la majorité ont désormais cet impératif de devoir fermer la gueule de leur aptitude au martyre, de cesser de jouer au Bruce Willis de pacotille, de devenir sourds aux chants de sirène de leurs prétendues bonnes étoiles, de s’enfermer dans quelque bunker que ce soit ou de quitter le pays jusqu’à la présidentielle si présidentielle il y aura. Pourquoi ? Un : parce qu’il suffit que quatre députés ou deux ministres soient assassinés pour se retrouver sans majorité parlementaire et sans gouvernement Siniora. Deux : parce qu’il ne s’agit pas uniquement de leur propre mort, loin de là, mais, maintenant, de celle d’un concept, d’une façon de concevoir le pays ; aussi bancale soit-elle, c’est la seule à même de garantir l’indépendance, la souveraineté, la liberté et la force d’un Liban démocratique, ouvert, radieux. Trois : parce qu’ils sont rarement, presque jamais visés seuls, qu’il y a toujours des citoyens innocents qui meurent avec eux, et là n’est vraiment pas leur job. Quatre : parce qu’on les aime bien finalement. Alors plus de restos, plus de bars, plus de promenades, plus de centres balnéaires, plus de condoléances, plus de mariages, plus de parties de poker ou de trictrac, plus de courses de chevaux, plus rien. Ou alors à l’étranger.
Les soldats de l’armée ont cette risible compensation de tomber sur le champ d’honneur. Soit. Sauf qu’il ne s’agit aucunement d’une guerre aux codes millimétrés, d’une guerre normale entre deux troupes : c’est d’une guerre contre des terroristes totalement déshumanisés qu’il s’agit, contre des hommes télécommandés et aiguillonnés par une implacable ennemie : la Syrie. Chaque poignée de porte, chaque fenêtre, chaque centimètre carré sont piégés, bourrés d’explosifs à Nahr el-Bared ; des hordes de groupuscules, à commencer par le FPLP-CG, sont sur le point de prendre la relève de Fateh el-Islam, et beaucoup, beaucoup n’ont pas encore digéré que ces superboys se soient déployés au Sud. Chaque Libanais, quelles que soient ses tendances politiques, a désormais l’urgent devoir de fermer la gueule quand il s’agit de l’armée libanaise, de la laisser travailler comme elle l’entend et comme le décide son autorité de tutelle, c’est-à-dire le gouvernement Siniora ; quitte, pour certains, à ravaler leur impatience et leurs commentaires stratégiques lorsqu’ils attendent longtemps à un barrage, quitte, pour d’autres, à ravaler leurs lignes rouges et autres petits manuels sur comment dynamiter un État en imposant un mini-État.
Les éléments des FSI ont fait les frais, pas plus tard qu’hier, de cette cancéreuse réalité. En faisant, dans la banlieue sud de Beyrouth, leur boulot, rien que leur boulot de FSI chargées d’assurer la sécurité, trois gendarmes ont été encerclés, désarmés et emmenés mains levées par des miliciens du Hezbollah dans l’un de leurs postes. Pas moins. C’est inouï. Alors, comme il n’y a pas de raison pour que les Libanais ne soient pas tous égaux devant la loi et devant le droit, les membres des FSI seront désormais régulièrement humiliés et désarmés à Achrafieh par les FL, à Ras-Beyrouth par le Courant du futur, à Aley par le PSP, à Bickfaya par les Kataëb et à Jounieh par le CPL. On attend d’ailleurs encore une réaction de Michel Aoun, dont l’attachement au respect de l’uniforme est une constante, à l’incident dans la banlieue sud. En espérant ne pas attendre cent ans.
Reste enfin le citoyen lambda. Le Libanais. Ni homme politique, ni soldat, ni gendarme et qui n’a sans doute rien demandé à personne. Obligé de choisir entre l’immobilité, la fixité, le surplace et le risque de se retrouver déchiqueté n’importe où, n’importe quand lorsque lui prend l’envie de faire comme n’importe quel citoyen du monde ou presque : vivre ; lorsque lui prend le besoin d’aller dépenser cinq ou cinq cents dollars dans un établissement commercial pour lui éviter une faillite programmée ; lorsqu’il est l’heure pour lui d’aller à son travail. Qu’est-ce qu’il peut faire, ce Libanais, ce véritable nique-la-mort ? Qu’est-ce qui lui reste à faire ? De quel kit de survie peut-il se prémunir lorsqu’il a à choisir entre crever de dedans ou mourir en martyr ? La colère ? La patience ? La boulimie ? L’anorexie ? La luxure ? L’ascétisme ? La paresse ? L’hyperactivité confinée ?
Lorsque prime désormais l’instinct de survie, plus rien ne compte, plus rien n’a d’importance ; les scories sont vite balayées. Et les états d’âme avec.
Ziyad MAKHOUL
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats