Qui avait prédit un « retrait significatif dans les douze mois à venir, malgré l’accroissement de la violence» ? le général Douglas Lute, dans les derniers jours d’août 2005, à l’époque où il occupait les fonctions de directeur des opérations au Central Command. Dont le chef, John Abizaid, croyait alors que l’on pourrait, dans un proche avenir, confier des responsabilités accrues aux chefs militaires locaux. Autre question : qui avait répondu, en janvier 2007, à un questionnaire de la commission sénatoriale des forces armées en émettant de « sérieux doutes » sur l’efficacité de la décision prise par George W. Bush d’envoyer 21 500 GI supplémentaires sur le terrain, faisant valoir qu’une telle mesure, ainsi que vient de le révéler l’agence Associated Press, aurait des résultats « localisés et provisoires, à moins de s’accompagner d’efforts similaires de la part du gouvernement Maliki et des agences civiles US » ? Réponse : ce même Lute, nommé entre-temps assistant du président et adjoint du conseiller à la Sécurité nationale pour l’Irak et l’Afghanistan.
L’arrivée de renforts américains, essentiellement à Bagdad et dans la province de Anbar, a eu un effet immédiat : la multiplication par trois du nombre de victimes civiles et militaires, et un net accroissement du mouvement d’exode dans les rangs de la population. L’insécurité au niveau de la rue est telle que les 350 professeurs de la ville sainte de Kerbala viennent d’être autorisés à porter des armes et à engager des gardes du corps pour assurer leur protection. À Washington, les ordres de déploiement émis par le Pentagone semblent indiquer un doublement des effectifs d’ici à la fin de l’année en cours, par l’envoi de nouveaux renforts et par l’extension de la période d’enrôlement. Une telle perspective n’est pas de nature à exalter les sentiments patriotiques au sein d’une population qui vient d’apprendre que le président veut modeler la présence US sur les rives du Tigre et de l’Euphrate sur le précédent sud-coréen, déjà vieux de cinquante-quatre ans. Mauvais parallèle, ont aussitôt jugé les journalistes accrédités auprès de la Maison-Blanche, le Pays du Matin clair ayant été, lui, artificiellement divisé en deux parties, ce qui n’est pas le cas de l’Irak – pas encore du moins … – et ne possédant pas de pétrole. L’unique point de similitude, on peut le trouver, ici dans la menace des fusées nord-coréennes et là dans le danger que font courir de ce côté du Chatt el-Arab, pour peu que l’on veuille suivre les stratèges américains dans leur logique, les ambitions hégémoniques de la République islamique.
Le secrétaire à la Défense avait tenté d’être plus clair, déclarant il y a peu qu’il ne saurait être question d’un retrait précipité, comme ce fut le cas au Vietnam, après une présence d’une vingtaine d’années. On comprend que ce triste rappel n’ait pas eu l’impact escompté dans un Proche-Orient échaudé par les innombrables lâchages yankees. C’est que nul n’a oublié, largement relayées en son temps par les chaînes de télévision, les images des hélicoptères emportant chacun son lot de militaires délestés de leur barda, tandis que des civils asiatiques terrorisés s’agrippaient aux pales pour fuir l’avant-garde des vainqueurs venus de Hanoi.
Donc pas plus de « vietnamisation » que de « coréanisation » ? Fort bien. Mais il existe un autre risque, autrement plus tangible celui-là, qui pourrait surgir dans le nord irakien, alimenté depuis quarante-huit heures par une foule de nouvelles contradictoires. Mercredi, des sources concordantes faisaient état de concentrations militaires turques à la frontière de la zone autonome du Kurdistan, et même d’incursions ponctuelles. Appuyés par plusieurs milliers de soldats, 600 commandos venus de la localité de Cukurca auraient pénétré sur une profondeur de trois kilomètres dans le territoire voisin, tandis qu’un détachement de 200 hommes occupait provisoirement une colline dans la région de Sirzeri. Ce n’est pas vrai « pour l’instant », a cru bon de préciser le chef de la diplomatie turque Abdullah Gül, tandis qu’à Heiligendamm où se tient le sommet du G8, les porte-parole US multipliaient les dénégations embarrassées, Gordon Johndroe soutenant qu’« il n’y a pas d’activité nouvelle » et Sean McCormack s’entêtant à répéter : « Nous n’avons rien vu. » Plus évasif encore, le Premier ministre Tayyip Erdogan rappelait qu’il faut, avant toute opération sur le terrain, une approbation préalable du Parlement, lequel se trouve en congé jusqu’aux législatives anticipées prévues le 22 juillet. Ne manquent à l’appel que les principaux intéressés, les séparatistes du Parti des travailleurs du Kurdistan, objet des prévenances turques.
Sur le terrain, l’état-major d’Ankara a décrété « zones temporaires de sécurité » jusqu’au 9 septembre prochain les provinces frontalières de Sirnak, Siirt et Hakkari Une manière de confirmer in petto des évidences que tout le monde s’acharne encore à nier à haute voix.
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