Les espions, c’est connu, pullulent en Iran, envoyés bien entendu par les Yankees avec pour mission de déstabiliser le régime en place. Quant au prix du jury décerné dimanche à Cannes au film Persépolis, il est évident qu’il s’agit d’un geste d’islamophobie, inscrit dans la droite ligne de la guerre momentanément froide, en attendant de passer à la température supérieure, que se livrent les deux adversaires. À preuve les trois mastodontes des mers qui, depuis quelques jours, paradent à quelques encablures des côtes iraniennes, prêts à tout moment à lâcher des milliers de tonnes d’obus pas très intelligents sur les sites nucléaires de Natanz et Bouchehr et à envoyer sur place leurs 17 000 marines avec pour mission de procéder au grand nettoyage rêvé par l’ange salvateur Dick Cheney.
On le sait, entre Téhéran et Washington, la confiance n’a jamais régné, et surtout pas depuis que George W. Bush et les preux chevaliers de son bureau Ovale se sont mis en tête de sauver les Irakiens des griffes de ce grand Satan de Saddam Hussein et d’instaurer la démocratie, la vraie, dans l’ensemble de la région du Proche-Orient dont il importe à cet effet – élémentaire, mon cher Watson – de remodeler les contours. La réalisation de ce grandiose dessein ayant viré au cauchemar, il s’est trouvé quelqu’un sur les rives du Potomac pour rappeler que tout compte fait, on ne discute pas avec ses amis mais avec des adversaires séparés de vous par des Himalaya dei divergences. Hier donc, Américains et Iraniens ont fini par se rencontrer quatre longues heures durant dans les salons de la résidence du Premier ministre irakien Nouri al-Maliki, en pleine zone verte de Bagdad. Pour parler uniquement, ont-ils pris soin de faire savoir, du chaos prévalant entre le Tigre et l’Euphrate, et qui finira tôt ou tard par s’étendre bien au-delà de cette zone. Les optimistes à tous crins qui avaient prévu de chaleureuses accolades en ont été pour leurs frais. L’atmosphère, a dit l’ambassadeur US Ryan Crocker – un ancien du Liban… –, a été professionnelle. Mais n’est-ce pas que la parole, ainsi que l’avait jadis reconnu Talleyrand dans un de ses rares accès de franchise, a été donnée à l’homme pour maquiller sa pensée ?
À tout le moins, cette première prise de contact, après une rupture de vingt-sept ans, aura-t-elle permis aux diplomates d’énumérer leurs griefs respectifs, ce qui revient à défricher le terrain en prévision d’autres rencontres à venir. Depuis le 7 avril 1980, date de la malencontreuse initiative de Jimmy Carter, la dérive n’a cessé de s’accentuer, jusqu’au 17 janvier 2005, quand le président US a évoqué une éventuelle intervention armée pour empêcher l’Iran de se doter de l’arme nucléaire. Avant d’admettre, dix-huit mois plus tard, le fait accompli c’est-à-dire un enrichissement de l’uranium, puis d’autoriser le 10 mars de cette année des échanges directs entre ambassadeurs, à l’occasion d’une conférence internationale – un petit pas suivi, cinq semaines plus tard, d’un bref dialogue entre Condoleezza Rice et son alter ego iranien Manouchehr Mottaki. À chaque fois, les porte-parole de la Maison-Blanche s’évertuaient à expliquer à des journalistes goguenards que « le dialogue n’est pas nécessairement synonyme de progrès », sans jamais prendre la peine d’exposer les raisons pour lesquelles ces petits pas étaient effectués.
Ce que l’Amérique ne veut pas reconnaître, à tout le moins publiquement, c’est que la persistance de l’impasse irakienne ne sert nullement la cause qu’elle prétend défendre dans le monde arabe. Depuis le déploiement de nouveaux renforts, le nombre de GI tombés sous les balles de tireurs embusqués ou par l’explosion de voitures piégées n’a cessé de croître. Certes, le président est parvenu à arracher à un Congrès hostile le déblocage de crédits supplémentaires de l’ordre de 120 milliards sans promettre en échange un calendrier de retrait. Il n’a pu, par contre, enrayer la chute abyssale de sa cote de popularité auprès de ses concitoyens, au point de représenter désormais un lourd handicap pour son parti à l’approche de la campagne électorale. À l’opposé, l’ayatollah Khamenei ne cesse d’accumuler les points gagnants. Pour Chatham House, un influent « think tank », l’influence de l’Iran sur le terrain irakien dépasse maintenant celle des USA. Pas mal pour un « État voyou » mis au ban de la société internationale et dont les jours, il y a peu, étaient donnés pour comptés.
Après le retour en grâce de la Corée du Nord et l’amorce (Oh ! Bien timide encore) de normalisation avec la Syrie, l’Administration Bush se retrouve sans brute ni méchant. Forcée qui plus est d’engager un dialogue humiliant qui risque de traîner des années avant de déboucher sur un happy end. Avec, piètre consolation, cet os lâché par Ali Larijani : « La bombe atomique ne nous intéresse pas. » Pensez donc, lâcher la proie américaine pour l’ombre nucléaire…
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On le sait,...