La candidature du général Michel Aoun, bien qu’avancée sur un ton plutôt acerbe et provocant, a du bon. Dans ce sens, relèvent des professionnels, qu’elle peut inciter les autres postulants dont on parle à se déclarer pour que l’opinion soit éclairée tant sur leur personnalité que sur leurs programmes respectifs et qu’elle puisse calmement les comparer. Et qu’elle exerce sa sourde influence, via les médias, pour faire le tri, en fonction des préférences qu’elle aura exprimées.
En tout cas, la confirmation des appétences présidentielles du général ouvre grande la porte de l’échéance d’automne, en rendant caducs les thèmes du tribunal, du cabinet d’union et des législatives anticipées.
Le coup d’envoi de la bataille s’articule autour de la proposition aouniste d’un référendum et de l’élection du président au suffrage universel. Certains prosélytes de cette ligne souhaitent que l’on suive l’exemple turc, où la majorité parlementaire elle-même, composée à dire vrai des islamistes, propose de céder le droit électoral au peuple, après l’échec de ses tentatives de désigner Abdallah Gül, « numéro deux » du parti islamiste. Mais le cas libanais est tout à fait différent. En Turquie, la population, toute musulmane, se montre, au plan des idées, divisée en deux, entre militants de la tendance théocratique et partisans de la laïcité. Tandis que le pays du Cèdre reste divisé entre plusieurs communautés, comme entre nombre d’orientations politiques. En Turquie, nul ne conteste la légalité du gouvernement et ne lui dénie le pouvoir d’organiser des législatives anticipées, en base d’une loi électorale qui existe déjà et n’a pas besoin d’être modifiée. Ou encore de proposer un amendement constitutionnel pour que le président soit élu au suffrage universel. Tandis qu’au Liban, l’opposition ne reconnaît pas le gouvernement et en exige la démission. D’où l’impossibilité pour lui, s’il le voulait, d’organiser des élections, car il faudrait d’abord faire passer une nouvelle loi électorale. Enfin, et surtout, les solutions adoptées en Turquie ont pu l’être grâce à une entente entre la majorité et l’opposition, entente hors de portée au Liban.
Précisions
Quoi qu’il en soit, en donnant le coup d’envoi de la présidentielle, la candidature Aoun incite toute fraction politique, tout parti ou tout bloc parlementaire à se positionner par rapport au programme, à la mission du prochain président, sinon par rapport à sa personne même.
Au stade actuel, cependant, la clarification laisse encore à désirer. Ainsi, le secrétaire général du Hezbollah, Hassan Nasrallah, tout en indiquant que sa formation a déjà choisi son candidat, n’en a pas révélé le nom. Ce qui ne l’empêche pas de presser le camp du 14 Mars de dévoiler ses intentions. Prié de préciser si son soutien va au général Aoun, il a éludé la question, en se contentant de souligner les qualités de son allié, sa capacité d’exercer les plus hautes fonctions.
Selon les cadres cités précédemment, le Bloc de la réforme et du changement devrait maintenant contacter les autres blocs ou partis, pour la promotion de la candidature Aoun. Ce qui, à leur sens, réanimerait positivement une vie politique coincée sur le clivage de crise. Normalement, ajoutent-ils, le 8 Mars, Hezbollah en tête, devrait confirmer son appui au général. L’on attendrait alors des composantes du 14 Mars qu’elles s’entendent sur un candidat, ou sur une liste de postulants parmi lesquels les députés feraient leur choix. Les majoritaires pourraient, éventuellement, se montrer désunis, mais la course aurait quand même commencé sous de bons auspices. Dans ce sens que la bataille ainsi engagée, nul ne songerait plus à l’hérésie, ou au chantage, d’un défaut de quorum menant au vide institutionnel, si redoutable pour le pays.
Bkerké
On sait à ce propos que Bkerké s’alarme beaucoup de ce danger en insistant pour que l’on dissocie le quorum, qui doit être assuré au titre de la responsabilité nationale de tous, de la question du choix du prochain président. Le siège patriarcal estime que l’esprit démocratique, et national bien compris, devrait porter tous les protagonistes à laisser le jeu électoral suivre son cours normal. Et que le meilleur gagne, comme on dit sportivement, au bout d’une éventuelle compétition, s’il n’y a pas consensus préalable. Sans que personne ne cherche à imposer son candidat en usant de la menace de torpiller le quorum. Ce qui, en outre, pourrait déboucher sur deux gouvernements, deux Parlements, deux présidents, autrement dit sur une partition de fait.
À part ce point crucial, des sources politiques placent paradoxalement leurs espérances dans les divisions qui se manifesteraient tant au sein de l’opposition, au sujet du général Aoun, que dans les rangs du 14 Mars, sur un candidat représentant la majorité. La mésentente intestine, pensent ces professionnels, encouragerait les deux blocs à en sortir en s’accordant sur un candidat de consensus. Mais le défaut de cette cuirasse serait qu’un homme de compromis pourrait bien être insipide, faible. Alors qu’il faut une personnalité forte, capable de contribuer puissamment à une solution de la crise, plutôt que de gérer le chaos. Dans ce cadre, indiquent les mêmes sources, il serait sans doute très utile de solliciter les conseils avisés de Bkerké. Avec le concours du président Nabih Berry qui manifeste l’intention de jouer un rôle positif sur ce dossier et pourrait, dans cet esprit, rendre visite prochainement au patriarche Sfeir.
Il est cependant vrai que le cardinal refuse cette fois d’entrer dans le jeu des noms. Mais, précisent ces sources, il ne lui serait pas demandé d’exprimer des préférences nominales, simplement de cerner au plus près les critères requis à son avis. Ce qui permettrait de mieux distinguer les candidats d’entente plausibles. En base de la formule ni vainqueur ni vaincu.
Émile KHOURY
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats