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Actualités - Opinion

HUMEUR Des amandes, des hommes… et d’un pays*

Le cosignataire des lignes qui suivent le reconnaît dans un post-scriptum expliquant sa démarche inspirée par « le très bel hymne au Liban », écrit-il, de Nada Nassar-Chaoul, paru dans ces colonnes il y a plusieurs mois. D’ailleurs, il s’empresse d’ajouter : « Malgré ma mauvaise foi flagrante, cette poussée d’urticaire ne cherche en rien à dénaturer la poésie du texte original qui est simplement sublime ! Au fond de moi-même je sais que vous avez raison, Madame l’auteur. » Et il conclut : « C’est peut -être bien pour ça que je suis encore là. » Pour les premières amandes vertes que l’on croque, trempées de sel, et qui sonnent le glas de l’hiver, Et le glas de vos intestins au passage, avec la dysenterie aiguë que vous ne manquerez pas de choper, ces fameuses amandes ayant été amoureusement « élevées » à l’eau d’égout qui nous fait dorénavant office de nappe phréatique. Pour l’arbuste du balcon que l’on croyait mort et qui refleurit inexplicablement en décembre, Normal, vu l’effet de serre dû à la déforestation sauvage ! Il le faut bien, pour construire des « resorts » luxueux où des émirs viendront loger leurs ébats. C’est plus lucratif quand même ! Pour le grincement familier de la balançoire sur laquelle on s’assoupit, enivrés de soleil, dans le chant des cigales, Et le bourdonnement des mouches qui festoient sur la décharge publique que l’on vient d’inaugurer au fond de ce qui fut une vallée luxuriante et historique. Pour la chanson séculaire du marchand ambulant dont on essaye en vain, depuis l’enfance, de comprendre les paroles, Ça doit être du genre : « Birrouh Biddam nafdika ya tartempion ! » Pour cette Vierge kitch que des mains naïves ont parée de fleurs de pacotille et qu’on découvre, immobile dans sa grotte, au détour d’un sentier de montagne, Amen! Pour les klaxons « sauvages » d’un mariage d’été qui nous précipite pourtant tous au balcon pour voir si la mariée est belle, Ouf ! enfin casée la meuf, il en reste quatre autres à fourguer. Pas facile dans un pays où tous les mecs potables ont émigré et où les Caucasiennes de passage sont moins cher que Germaine et ses « Brunchs » au Phoenicia. Pour ce chauffeur de taxi plutôt beau gosse qui nous fait le cadeau d’un clin d’œil complice sous le pont de Dora, Et qui nous gratifie d’une main baladeuse au passage après s’être copieusement morvé entre le pouce et l’index. Puis, tel Zorro sur son fidèle destrier, se fond dans l’horizon dans une volute tourbillonnante et pestilentielle de mazout noir. Pour ces tribus de parents qui attendent à l’aéroport, œillets défraîchis à la main, le retour au pays de l’enfant prodigue, et qui arrivent toujours beaucoup trop tôt, Mieux vaut prendre ses précautions et arriver tôt, on ne sait jamais quand les hordes vociférantes vont bloquer la route pour la bonne cause. Pour cette vieille mémé qu’on a refusé de mettre à l’asile malgré « l’appartement-de-Beyrouth » trop étroit, et que son fils continue d’embrasser chaque soir, Tu parles, elle a pas encore fait son testament, la mélé ! Des fois qu’il lui prendrait, avec son alzheimer, de léguer l’appart. d’Achrafieh à sa bonne sri lankaise ou carrément à son chat angora. Il vaut une fortune maintenant avec la flambée de l’immobilier. Avec un bon « semsar », on pourra le refourguer à un Saoudien au prix fort. Pour le jeune policier du carrefour qui fait semblant de rêver quand on traverse en trombe en fin, fin de feu orange, D’abord où c’est qu’il y a des feux de circulation s.v.p ? Le seul rouge qu’on voit, c’est quand on se fait rentrer dedans par le mec d’en face qui se prend pour Schumacher dans son vieux tacot branlant, sous le regard torve du poulet de faction. Ce dernier est en général plus velu et ventru que jeune et beau, s’en fiche comme de sa première chaussette que vous soyez défiguré à vie, trop occupé qu’il est à bafrer son sandwich de falafel dégoulinant de « tarator », lorgnant jusqu’à l’exorbitation la « Silicone Valley « qui lui passe sous le nez dans un cabriolet dernier modèle. Pour le collier de jasmin odorant que cet amant d’été passe au cou de sa belle et qui scintille sur sa peau dorée de brune, Le cœur, c’est la sublimation de ce que vous savez. Tous les mêmes, des machos phallocrates, ils ne pensent qu’à ça, cochons, va ! Pour les femmes trop parées, trop blondes, trop maquillées, trop clinquantes, trop tout, mais si belles que c’en est indécent, Qui se dandinent au shopping mall, les trois cartes de crédit de leur « généreux » sponsor à la main, jetant au passage un regard méprisant au dernier Amin Maalouf , ayant déjà lu tous les potins de la semaine dans son hebdo préféré. Pour ce soleil lumineux de janvier qui nous fait douter que la tempête terrifiante de tout à l’heure ait vraiment eu lieu, Le doute est vite dissipé une fois qu’on a réussi à s’extirper par le coffre de sa bagnole retournée pour regagner son domicile à la nage. Pour la voix si triste de Feyrouz qui réveille en nous une âme enfouie de villageoise d’opérette, Elle arrête pas de chouiner que son « habibi » n’est pas encore rentré et qu’elle l’attend toujours, en remplissant sa jarre au bord de la riviere Dal’ouna. Tu parles, il est en train de s’éclater à donf à la Star Ac’, le habibi en question, sans compter le p’tit crochet au retour, cf. la Caucasienne de tout à l’heure ! Pour l’odeur de la « mankouché » du matin qui est, tout le monde vous le dira, bien plus qu’une galette au thym, comme la traduit bêtement le dictionnaire, Ça d’accord ! Touchez pas à ma « mankouché » ni à mon « knefé », sinon je me fâche. Pour la « dabké » que dansent des hommes de Baalbeck, des vrais, et tant pis si les androgynes sont à la mode, C’est plutôt la danse du pavot et du katioucha en ce moment de ce côté-là, non ? Pour la fierté de la grand-mère à qui on montre son premier descendant mâle, et tant pis pour l’égalité des sexes, No comment, respectons nos vieux. Pour ces cerises de juin si noires qu’elles colorent de violet les langues des enfants, Et leur flanquent une chiasse d’enfer, vu la dose de pesticides bannis mondialement dont elles sont gavées. Pour le bonheur absurde de penser que plus jamais on ne dormira dans un abri, Tu parles ! On commence à les dépoussiérer fissa fissa, les abris. On ne va plus tarder à y retourner avec tous nos guignols hystériques qui se préparent pour le prochain bal des vampires. Pour la maison d’en haut qu’on fait plus belle que l’autre, la citadine, parce que c’est là qu’au soir de notre mort, on accueillera les gens du village, Dont beaucoup viendront pour les sandwichs de chez « Gaston » ou pour marier la cadette. Il y a plein de « docteurs » qui viennent de la « Mdineh » pour les condoléances. Au village, les nouvelles vont vite. Pour la réponse sage de toutes les mamans que leurs enfants appellent et qui souhaitent, avec le sourire, qu’ils les enterrent, Ah maman chérie, si tu étais encore là ! Tu m’en as dit des « to’borneh », toi aussi. Pour les soirs de juin sur la terrasse de Zahlé, pour la vigne de septembre qui finit par nous offrir une grappe, pour les gardénias de mai, pour l’odeur mouillée de la terre après la première pluie, pour ce soir à Baalbeck, pour ne pas avoir froid, pour ne pas avoir peur, pour ne pas vivre seul, pour... Pour la nullité de nos cheffillons, pour les moutons de Panurge qui s’étrillent gaiement pour eux, pour les guerres insensées des uns et des autres, pour l’électricité inexistante, les routes pleines de crevasses, les chauffards au volant, la TVA à 20 %, l’air irrespirable, les médicaments contrefaits. Pour les maffieux au Panthéon et les honnêtes gens dans la ravine. Pour le mensonge éhonté d’une nation qui n’a jamais pris corps, pour les œillères que l’on s’obstine à garder pour ne pas voir que ça n’a jamais « marché », etc. Bref, pour tout cela… Pour ta maman, Joseph, ne pars pas. Pour ton avenir, mon Joe, casse-toi et vite ! Inutile de gâcher ta vie pour une illusion, tu reviendras pour les vacances, c’est plus que suffisant. Marc CHARTOUNI * Lettre écrite à mon fils Joseph, qui, comme tant d’autres jeunes du Liban, désire partir pour d’autres cieux. Le mien est déjà parti.



Le cosignataire des lignes qui suivent le reconnaît dans un post-scriptum expliquant sa démarche inspirée par « le très bel hymne au Liban », écrit-il, de Nada Nassar-Chaoul, paru dans ces colonnes il y a plusieurs mois. D’ailleurs, il s’empresse d’ajouter : « Malgré ma mauvaise foi flagrante, cette poussée d’urticaire ne cherche en rien à dénaturer la poésie du texte original qui est simplement sublime ! Au fond de moi-même je sais que vous avez raison, Madame l’auteur. » Et il conclut : « C’est peut -être bien pour ça que je suis encore là. »


Pour les premières amandes vertes que l’on croque, trempées de sel, et qui sonnent le glas de l’hiver,
Et le glas de vos intestins au passage, avec la dysenterie aiguë que vous ne manquerez pas de choper, ces fameuses amandes ayant été...