L’État est notre unique protection.
Walid Joumblatt
Dix-septième semaine de 2007.
Est-ce qu’il est possible de reconstruire, de restaurer l’État sur les cadavres mutilés des deux Ziad, sachant que dans le cas contraire, cela équivaudrait non seulement à les assassiner ad vitam, mais surtout à reculer pour, un jour ou l’autre, finalement, mieux sauter, mieux reproduire la barbarie, mieux se dissoudre, mieux faire exploser tout un pays ? Est-ce qu’il est possible d’expliquer à ceux qui, naturellement, légitimement, ne rêvent que de se venger que la plus belle, la plus parfaite des vengeances serait justement la réaffirmation de cet État, son règne, son avènement tous pores ouverts : loi, droit, devoirs ?
Au travail éminemment pédagogique, à l’œuvre civique de tous les Walid Joumblatt du Liban au cours des dernières 48 heures, doivent nécessairement s’ajouter, s’imposer les deux premiers maillons de cette longue, très longue chaîne de refabrication d’un État : la vérité puis la justice, à tout prix. Parce que si jamais la traque de cette vérité devait se heurter, un moment ou un autre, aux rocs de quelque autarcie communautaire ; parce que si jamais des compromissions devaient souiller cette traque, au nom d’une pseudoraison d’État (ou de mini-État) ; parce que si jamais cette vérité ne s’imposait pas, immédiate, immanente, alors l’anarchie le disputerait à la jungle, la jungle au chaos, le chaos aux hécatombes.
L’agonie puis l’assassinat des deux Ziad, le cœur dynamité de leurs mamans, l’illimitée impuissance de leurs papas doivent servir d’exemple et de tremplin : la vérité ne doit plus, ne peut plus faire peur ; elle ne peut plus être utilisée, détournée, enterrée ; quelle qu’elle soit, aussi terrifiante, aussi énorme, choquante, dangereuse soit-elle et d’où qu’elle vienne, cette vérité est la seule à même de cicatriser les blessures infinies, de droguer les douleurs, d’amoindrir les risques de récidive, d’empêcher les surenchères, d’interdire les substitutions mortelles à l’État, et, ensuite, plus tard, lorsqu’elle deviendra l’unique critère, de recimenter un peuple défait.
Il est demandé, il est cette fois exigé, au nom de l’agonie, du cœur, de l’impuissance, au nom de la dernière chance, au nom de la mission et de l’éthique retrouvées de la majorité au pouvoir, il est exigé de Hassan Sabeh et de Charles Rizk qu’ils interviennent chaque jour publiquement et avec une infinie transparence pour informer l’opinion publique du cours de l’enquête. Et qu’ils n’hésitent pas à dire et redire, le cas échéant, à dénoncer la ou les parties qui bloquent cette enquête, qui la parasitent, qui ne coopèrent pas, qui font du chantage. Démarche élémentaire, évidente, mais qui, parce que le Liban, c’est le Liban, aura un impact retentissant sur l’ensemble des Libanais, tout en préfigurant, en l’ébauchant, l’hyperchoc salutaire de cette autre vérité, aussi nécessaire, aussi urgente, qu’imposerait le futur tribunal international.
Dans l’avènement de la vérité, grouillent les beaux germes d’une possible réconciliation, d’une espèce de libération, de catharsis collective, d’une évolution des mentalités. Le sentiment puis la certitude de pouvoir mettre des noms, des visages sur la barbarie de Jadra, l’assurance qu’elle va rendre des comptes : voilà un processus primitif dans la reconstruction étatique, aussi urgent, mais plus prioritaire que n’importe quel gouvernement d’union nationale ou président fort, aussi urgent, mais plus prioritaire que de savoir qui a tué les hommes politiques ou les journalistes martyrs. Pourquoi ? Parce que, aussi blasés, aussi imperméables, aussi résignés que soient devenus tous les Libanais, les deux Ziad avaient 12 et 24 ans : 12 ans, en uniforme d’école !
Ils s’en seraient bien passés, mais les deux Ziad, de là où ils sont, sont désormais devenus la conscience du Liban. Une conscience éternelle, impitoyable, impossible à étouffer, accomplie, plus forte que tous ses probables futurs fossoyeurs – et il y en a(ura)… Maigre mais somptueuse consolation.
Ziyad MAKHOUL
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats