Par F. Stephen Larrabee et Andrzej Karkoszka*
La question de la défense antimissile a soudainement divisé l’opinion en Europe. Au lieu de consolider la sécurité européenne, le plan du gouvernement Bush repose sur un système de défense antimissile en Pologne et en République tchèque risquant d’exacerber les tensions avec la Russie et de creuser le fossé avec les alliés européens des États-Unis, en particulier avec les plus fervents, ceux d’Europe de l’Est.
L’opposition grandissante au déploiement de la défense anti-missile américaine est due à la façon dont les États-Unis ont géré – ou plutôt mal géré – la présentation de leur programme de déploiement.
Premièrement, les responsables américains n’ont pas préparé les terrains politiques et psychologiques. Ils sont partis du principe que les dirigeants tchèques et polonais – jusqu’alors fortement proaméricains – seraient d’accord avec le déploiement et que l’opinion publique dans les deux pays suivrait la décision des gouvernements quelle qu’elle soit.
Or, les États-Unis n’ont pas réussi à justifier de façon cohérente ce système prévu pour détruire les missiles lancés par un régime voyou. Par conséquent, les gouvernements tchèque et polonais ont été incapables de trouver des réponses aux questions fondamentales de coûts et de bénéfices du déploiement pour la sécurité nationale polonaise et tchèque, permettant aux sceptiques et aux opposants de la défense antimissile de prendre l’avantage dans les débats au sein des deux pays.
Deuxièmement, les responsables américains avaient initialement tendance à considérer la défense antimissile comme une question technologique détachée de son contexte politique. Pour la plupart des Européens, les questions technico-militaires sont pourtant moins importantes que les conséquences politiques du déploiement sur la stabilité et la sécurité européennes. Les informations des Américains aux alliés européens n’en tenaient pas compte au départ.
Troisièmement, les États-Unis ont sous-estimé le rôle de l’opinion publique en Pologne et en République tchèque. Les dirigeants américains ont supposé qu’il suffisait d’avoir le consentement des gouvernements et n’ont pas vu à quel point ces pays s’étaient « européanisés » au cours des dix dernières années. L’adhésion à l’Union européenne a multiplié les liens avec l’Europe à de nombreux niveaux et a généré un afflux majeur de capitaux européens. L’impact a été considérable sur les attitudes publiques en Europe de l’Est.
En Pologne, il existe un fossé énorme entre l’attitude du gouvernement et celle de la population au sujet de l’Union européenne. Le gouvernement polonais est dominé par les eurosceptiques et a jusqu’à présent suivi une politique nationaliste qui a souvent divisé les dirigeants européens. La population polonaise est quant à elle fortement proeuropéenne. Selon les derniers sondages, 80 % de la population soutiennent l’adhésion de la Pologne à l’Union – il s’agit du taux le plus élevé en Europe.
Quatrièmement, les dirigeants américains croient généralement que les pays d’Europe de l’Est resteront de vigoureux proaméricains et soutiendront systématiquement la politique américaine. Si c’était vrai il y a 5 ans, ça l’est beaucoup moins aujourd’hui. Ces pays étant mieux intégrés dans l’Union européenne, ils doivent davantage calculer l’impact de leurs politiques sur leurs relations avec l’Europe.
Parallèlement, la guerre en Irak et ses abus ont terni l’image des États-Unis en Europe orientale. C’est aussi vrai en Pologne, le pays le plus proaméricain de la région. Le gouvernement polonais a vivement soutenu les États-Unis en Irak, envoyant le troisième contingent militaire le plus important, après celui des États-Unis et de la Grande-Bretagne. L’opinion publique polonaise, tout comme celle de l’Europe occidentale, s’opposait pourtant à une écrasante majorité à l’invasion irakienne.
De plus, bon nombre de Polonais estiment qu’ils ont peu à montrer pour soutenir le gouvernement. Comme l’a récemment noté Radek Sikorski, ancien ministre polonais de la Défense, de nombreux Polonais pensent que les États-Unis les croient à leur service. L’affirmation de Sikorski a choqué maints responsables américains, car il est considéré comme l’un des hommes politiques les plus proaméricains ; elle reflète cependant un sentiment très répandu en Pologne, même chez ceux qui se prononcent en faveur de liens étroits avec les États-Unis.
Contrairement aux opérations en Irak, le déploiement de la défense antimissile nécessitera certainement l’approbation du Parlement polonais – qui ne saurait être tenue pour acquise. Le gouvernement devra expliquer à une population et à un Parlement incrédules pourquoi le déploiement est dans l’intérêt de la Pologne – pas seulement dans les intérêts des États-Unis – et comment il renforce la sécurité polonaise. Il ne suffira pas de dire « Parce que les Américains le veulent ».
Les États-Unis sont encore en mesure de remporter le débat sur les missiles en Europe, mais uniquement s’ils cessent de traiter la défense antimissile avant tout comme une question technologique et s’ils se soucient des préoccupations politiques plus vastes qui orientent le débat parmi les publics européens, y compris ceux d’Europe de l’Est.
* F. Stephen Larrabee est expert en sécurité européenne à la RAND Corporation. Andrzej Karkoszka a été vice-ministre de la Défense de Pologne de l995 à 1998 et a dirigé l’étude de défense stratégique du ministère polonais de la Défense de 2003 à 2006.
© Project Syndicate, 2007. Traduit de l’anglais par Magali Decèvre.
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La question de la défense antimissile a soudainement divisé l’opinion en Europe. Au lieu de consolider la sécurité européenne, le plan du gouvernement Bush repose sur un système de défense antimissile en Pologne et en République tchèque risquant d’exacerber les tensions avec la Russie et de creuser le fossé avec les alliés européens des États-Unis, en particulier avec les plus fervents, ceux d’Europe de l’Est.
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