Il ne faut avoir aucun regret pour le passé, aucun remords pour le présent,
et une confiance inébranlable pour l’avenir.
Jean Jaurès
Un cancéreux qui a à son chevet les meilleurs oncologues de la planète, un nombre fascinant de pilules-miracle sur sa table de chevet, mais qui ne veut pas se soigner, mourra absolument. Le camaïeu bleu tailleur-pantalon/perles au cou/foulard négligemment jeté sur l’épaule de Nancy Pelosi et le pull col V rose barbe à papa d’Angela Merkel étaient intéressants ; leur soutien au gouvernement de Fouad Siniora attendu et bienvenu ; leur constat sur la réalité des choses une lapalissade, certes, mais agréable au tympan – on ne se lasse jamais, ici, d’entendre que le problème est à Damas et sans doute uniquement à Damas – ; leur appel, enfin, à la mise en place rapide du tribunal international chargé de juger les assassins de Rafic Hariri est venu rappeler à quel point la communauté internationale – toute la communauté internationale à l’exception de la Syrie, et, pour l’instant, dans les faits, de l’Iran – et la majorité des Libanais sont sur la même longueur d’onde.
Tout cela est très joli, très appréciable, très important ; tout cela doit être fait et refait à chaque occasion, par chaque dirigeant ou responsable étranger, mais tout cela ne servira strictement à rien tant que les choses ne bougent pas de l’intérieur. Et comment le pourraient-elles ? Sans rappeler une énième fois les vertus de cette instance juridique internationale encore virtuelle, ses répercussions sur la reconstruction et la pérennisation de l’État libanais, et en s’attachant uniquement aux faits, le constat est implacable. En rabâchant qu’elle a des remarques sur le projet du tribunal et en refusant de donner le moindre détail sur ces remarques-là (le Hezbollah) ; en archiverrouillant le Parlement, seul à même d’entériner le projet et d’éviter le recours au chapitre VII (Amal) ; en répétant à qui veut bien l’entendre qu’ils ont été les premiers à exiger un tribunal mais en ne bougeant pas le petit doigt pour qu’il voit le jour (le CPL), l’opposition, au pire, reconnaît une part de responsabilité dans l’assassinat de Rafic Hariri, au mieux, elle couvre les assassins ou une partie d’entre eux. Et, dans tous les cas : prend le pays en otage, le pousse au suicide et joue à qui perd gagne. Et tout cela, pour les beaux yeux du chiisme conquérant et/ou pour les intérêts de la famille Assad, ou parce que la volonté, le courage, de rectifier le tir, de se désengluer d’une énorme erreur tactique, n’est pas donné à tout le monde…
Mais comme au Liban, rien n’est vraiment simple, l’opposition n’est pas, n’est plus, la seule responsable de la très délétère stagnation du dossier du tribunal. Involontairement certes, la majorité est en train de devenir complice de ce hold-up du millénaire, victime de ce contre quoi elle a décidé de lutter, même un peu tard, mais qui semble continuer à la dominer, de dedans : la confusion des genres, l’incapacité à s’assumer, à afficher franchement, clairement, sereinement et constitutionnellement, son identité. Celle, justement, d’une majorité.
Il est inutile de pleurer sur des ruines, mais tout de même, que l’on ne se leurre pas : si dans la foulée de cette journée du 14 mars 2005 le peuple arc-en-ciel était monté à Baabda, galvanisé, emmené, pour cette fois, par les pôles chrétiens de la majorité ; si la monstrueuse erreur du 2 septembre 2004 avait été rectifiée et qu’une élection présidentielle se soit tenue, quel qu’en ait été le résultat, le Liban, les Libanais n’en seraient plus là. Pas pleurer sur des ruines, donc, mais éviter de se mordre à nouveau les doigts jusqu’aux phalanges : le tribunal international est, doit être, l’unique dossier non négociable, l’unique dossier à ne pas dissoudre dans un deal, une magouille, un bazar, un troc, aussi fructueux puissent-ils être.
La faute (grave) de la majorité est là. D’avoir une nouvelle, une énième fois beaucoup attendu. Peut-être même trop. D’avoir infiniment tergiversé, de s’être montré tellement malléable qu’on a pensé, une nouvelle, une énième fois qu’elle était on ne peut plus faible, qu’elle était ligotée, mise au pied du mur, acquise…
Et pourtant… Personne n’a pu ne pas avoir entendu, rapporté, amplifié, le conseil donné par Nicolas Michel la semaine dernière ; qu’il vaut mieux que le projet du tribunal soit adopté d’ici à trois semaines, pour éviter un chapitre VII à l’égard duquel Moscou montrerait de moins en moins de réticence. L’équation est simple : ce chapitre VII est la pire des options, mais elle reste meilleure que pas d’option du tout. Et il est du devoir de la majorité, dont les députés ont eu la bonne idée d’envoyer hier un mémo à Ban Ki-moon, de le faire clairement et rapidement comprendre à l’opposition. L’adoption du tribunal international devrait être la condition sine qua none pour toutes les autres discussions. Tout est négociable, tout s’achète et se vend, tout est remplaçable, tout est dispensable. Tout, sauf le tribunal international. Quelles qu’en soient les conséquences : pas d’omelette sans œufs cassés. Et ce pays a diablement besoin d’omelette. Et pour que l’opposition prenne bonne note et agisse en conséquence, il est indispensable que la majorité l’assimile d’abord.
Elle est sur la bonne voie.
Ziyad MAKHOUL
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats