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LE POINT L’autre guerre d’Irak

« Cette guerre ne mérite pas une goutte supplémentaire de sang américain. » La phrase est tombée, lapidaire, comme un couperet, mettant un point qui est loin d’être final à un duel de plusieurs semaines entre l’Administration et le Congrès. Dire que chacun y laisse des plumes relèverait de l’aimable litote. Le président a déjà annoncé qu’il opposera son veto au texte prévoyant un calendrier de retrait d’Irak en échange d’un paquet de crédits de 124 milliards de dollars destinés à financer l’effort de guerre. Représentants et sénateurs se sont dit, de leur côté, déterminés à poursuivre la guérilla jusqu’à la victoire finale, quitte pour cela à aller jusqu’à couper les vivres, une mesure dont il existe un précédent remontant à l’ultime phase de l’engagement dans le Sud-Est asiatique, dans les années soixante-dix. À l’époque, la chaîne d’événements qui s’en étaient suivis avaient débouché sur la victoire de Hanoi, un épilogue dont le souvenir demeure vivace et qui, aujourd’hui, pousse nombre d’Américains à hésiter à aller de l’avant dans leur lutte pour un retour du « flower power ». Il appartiendra plus tard aux historiens de se pencher sur l’étrange cas représenté par le nerf de la guerre soudain transformé en guerre des nerfs. Mardi, la décision obtenue de justesse (50 voix contre 48) a nécessité de la part des stratèges du parti démocrate des trésors d’ingéniosité. Il leur avait fallu inclure dans le texte soumis à l’approbation du Sénat une clause relative à des subsides destinés à la culture des épinards ou encore à l’industrie laitière. Ce qui n’a pas évité un subtil jeu de chaises musicales qui a vu deux républicains, Chuck Hagel et Gordon Smith, rejoindre les rangs adverses, aussitôt remplacés par deux de leurs collègues de l’autre camp : Mark Pryor et l’éternel élément fluctuant représenté par Joe Lieberman. Mais c’est cela (aussi) la politique et l’on aurait mauvaise grâce à chicaner pareilles peccadilles quand la fantastique machine démocratique yankee continue à ronronner aussi parfaitement. L’épreuve de force a ceci de bon que désormais,, les positions sont parfaitement tranchées. Si la Constitution confie le soin de défendre les États-Unis aux trois branches du gouvernement, il reste que le chef de l’Exécutif est, lui, le commandant des armées et, à ce titre, seul habilité à diriger les opérations militaires. Il peut, dès lors, dénoncer comme il l’a fait à l’issue des débats à la Chambre basse, quatre jours auparavant, le « théâtre politique » monté par ses adversaires et brandir le spectre d’un Irak devenu un sanctuaire pour el-Qaëda. À quoi on pourrait rétorquer que tel n’était pas le cas avant que les GI ne débarquent sur les rives de l’Euphrate. Seulement voilà : George W. Bush, on le sait depuis le 11 septembre 2001, est convaincu de son bon droit, qui est aussi, a-t-il décrété il y a longtemps, celui de l’Amérique. John Murtha, vétéran du Vietnam et maître d’œuvre du projet de loi qui vient d’être approuvé, croit lui aussi être porteur d’une mission, ainsi qu’il vient de le proclamer : « J’avais 6 ans quand ma grand-mère est décédée à l’âge de 96 ans, non sans m’avoir dit : “Tu es sur terre pour faire la différence”. Et nous allons faire la différence ; nous allons ramener nos troupes et changer la direction de ce grand pays. » Comme on le voit, le messianisme cher dans les premières décennies du siècle passé à un certain Thomas Woodrow Wilson ignore les frontières partisanes. Dans la pratique, il y a peu de chance d’assister, dans les quatre mois à venir, à un début de retrait militaire devant prendre fin en mars prochain. Par contre, les escarmouches politiques sont appelées à se poursuivre, affaiblissant un peu plus, à chaque semaine qui passe, un pouvoir victime de ses trop nombreuses erreurs. Dans l’immédiat, c’est le sort du collectif budgétaire qui est en jeu. Là encore, le dossier irakien est difficilement défendable. Une indication entre autres : il y a quarante-huit heures, David Satterfield, le coordinateur désigné par le département d’État, annonçait à ses concitoyens incrédules que le gouvernement de Nouri al-Maliki était incapable, faute de moyens techniques, d’engager quelque 12,5 milliards de dollars pour la reconstruction. Pour aider Bagdad à créer les cadres nécessaires à cette fin, ajoutait-il, nous avons besoin de quatre milliards, lesquels viendraient s’ajouter à 21 milliards déjà dépensés par le Trésor US. Paul Wolfowitz, alors numéro deux du Pentagone et bombardé par la suite à la tête de la Banque mondiale, avait prédit il y a exactement quatre ans que l’Irak serait en mesure « bientôt » de financer par lui-même les grands travaux d’infrastructure. Une promesse dont on attend encore la concrétisation. Et qui rappelle tant d’autres promesses inconsidérées faites à l’époque par la Maison-Blanche. Christian MERVILLE
« Cette guerre ne mérite pas une goutte supplémentaire de sang américain. » La phrase est tombée, lapidaire, comme un couperet, mettant un point qui est loin d’être final à un duel de plusieurs semaines entre l’Administration et le Congrès. Dire que chacun y laisse des plumes relèverait de l’aimable litote. Le président a déjà annoncé qu’il opposera son veto au texte prévoyant un calendrier de retrait d’Irak en échange d’un paquet de crédits de 124 milliards de dollars destinés à financer l’effort de guerre. Représentants et sénateurs se sont dit, de leur côté, déterminés à poursuivre la guérilla jusqu’à la victoire finale, quitte pour cela à aller jusqu’à couper les vivres, une mesure dont il existe un précédent remontant à l’ultime phase de l’engagement dans le Sud-Est asiatique,...