« Le chef-d’œuvre de Dieu,
c’est le cœur d’une mère » (Grétry)
Avant-hier, une mère, une grand-mère, a quitté le monde d’ici-bas pour rejoindre ses bien-aimés dans l’au-delà. Quel au-delà ? Cet univers mystérieux qui aiguise nos sentiments les plus profonds, nos angoisses les plus reculées, nos espoirs les plus délurés. Est-ce le fruit de notre imagination de croyants ou le reflet d’un rejet tacite de la mort du corps et de l’âme, du néant tout court ? Qu’en sais-je moi qui tente sans cesse de chasser les doutes de mon esprit, de m’accrocher à cette foi qui, ballottée au gré de mes états, s’enracine dans mon être pour s’en détacher aussitôt puis s’engouffrer de nouveau dans mes pores ? L’important est que cette dame qui n’est plus de ce monde n’était pas une mère de plus à être emportée par la chaîne de la mort ou le cycle de la vie, mais c’était l’exemple même de la femme courageuse qui avançait, contre vents et marées, dans cet océan existentiel imprévisible et foudroyant. Bravant les obstacles dans ce Liban sans cesse oscillant entre guerres et semblants de paix, relevant les défis insoupçonnés du veuvage cruel, elle allait de l’avant, la tête haute, le port altier, l’iris vert perçant, telle une sirène pour qui les dédales abyssaux n’avaient point de secret. Elle m’intriguait par la sérénité de ses idées, la fébrilité de ses gestes, la lucidité de ses propos. Je l’admirais pour ce qu’elle avait accompli 93 ans durant, pour sa beauté intacte en dépit des années traîtresses, pour son intelligence acérée, sa rapidité d’esprit indemne et cette lueur malicieuse et dansante qui ne quittait jamais son regard. Elle l’accompagnait sans doute depuis sa plus tendre enfance et ses années de jeune mariée que berçait le sifflement du train sur les rails que son ingénieur de mari avait édifiés sous les fenêtres de sa demeure. Je peux l’imaginer, fraîche et pimpante, comme toujours d’ailleurs, vaquant à ses occupations de mère et de généreuse hôtesse tout en se poudrant dans la glace du salon. Élégante jusqu’au bout des ongles, elle mettait un point d’honneur à soigner son apparence jusqu’à son dernier souffle. Mère poule qui ne laissait passer aucun jour sans s’enquérir de sa progéniture, elle irradiait le bonheur et la fierté. Certes, elle a quitté les siens sur ces sols terrestres et arides mais elle restera à jamais ancrée dans le cœur de tous ceux qu’elle a éblouis en étant tout simplement elle-même, Jeannette, l’étincelante blonde.
À toutes les mères du monde, un vibrant hommage du fond du cœur. Tout commence et tout finit dans la souffrance. De l’enfantement, des balbutiements des premiers jours, des soucis de la tendre enfance aux angoisses de l’adolescence, à l’éloignement de l’âge adulte, voire parfois à l’affreuse perspective de la perte de l’enfant avant son propre départ, tout n’est que douleur. Les bonheurs indescriptibles de la maternité sont inexorablement inhérents à toutes sortes d’angoisses, de peurs, de larmes et d’émotions. Toujours est-il que ces hantises qui habitent le cœur et l’esprit de toute mère, qu’elle soit rousse ou brune, jeune ou moins jeune, riche ou pauvre, libanaise ou chinoise, ont un étrange goût doux-amer. Aux poignants états d’âme qui creusent de profonds sillons dans les labyrinthes de l’âme maternelle, se mêlent des summums d’euphorie et des apogées de félicité lorsque le fruit de vos propres entrailles vous couve d’un regard plein d’amour. Douleur et amour, tels sont les principaux maillons de cette chaîne éternelle, de ce pouvoir céleste et miraculeux de donner la vie. Mais l’amour l’emporte toujours, malgré tout, et le bonheur en est l’expression la plus éloquente. Cet amour, cet immense amour, je l’exprime en retour à ma mère à moi, l’unique, la belle, l’intelligente, la radieuse Aïda, qui ne cessera de nous époustoufler par ses infatigables combats et son éblouissante et continuelle ascension en dépit des inimaginables difficultés de la vie. Mère à mon tour, j’ai enfin compris l’étendue de son amour. La boucle est bouclée. Merci Dieu.
Fida KHALIFÉ ABSI
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