Les malveillants ne pourront plus prétendre que la Syrie, pour des raisons qui n’échappent à personne, est irréductiblement hostile au projet d’un tribunal international traitant de l’affaire Hariri : que le président Bachar el-Assad se refuse même à en entendre parler, comme il l’aurait confié dernièrement à un de ses distingués visiteurs, le Premier ministre turc Erdogan.
Les malveillants avaient tout faux. Et c’est à l’ancien chef du gouvernement Sélim Hoss, parti le rencontrer à Damas après une visite au roi d’Arabie et à la veille d’un séjour à Téhéran, que le raïs syrien vient de livrer le fond de sa pensée : à la faveur de leur dialogue national, les Libanais se sont déjà accordés sur la nécessité de découvrir la vérité ; si toutefois une partie souhaite discuter loyalement, objectivement, des détails du projet de tribunal, de formuler des observations à ce propos, la Syrie se gardera d’intervenir et soutiendra toute mouture finale qui aura fait l’unanimité. Même son de cloche au demeurant du côté de l’Iran, dont le ministre des AE Mottaki affirme que toute solution de la crise libanaise est l’affaire des groupes libanais eux-mêmes.
Tant d’amabilités, c’est nous faire trop d’honneur, et c’est jouer sur les mots. C’est trop d’honneur, quand on se souvient que tout au long de la guerre et de l’après-guerre – et même après le départ des troupes syriennes du Liban –, le régime baassiste n’a cessé de promettre des querelles fratricides entre ces turbulentes peuplades libanaises toujours prêtes à en découdre en l’absence d’un vigilant tuteur : thèse que plaidait déjà au XIXe siècle l’Empire ottoman, harcelé par les puissances de l’époque. Et c’est jouer outrageusement sur les mots car promettre de ne pas intervenir, c’est reconnaître implicitement qu’on ne s’est pas privé de le faire abondamment dans le passé. C’est laisser entendre surtout que l’on compte sur ses amis libanais pour défendre vaillamment ses propres couleurs et intérêts, sans qu’il soit encore besoin de se mouiller soi-même.
Dès lors et pour une fois seulement – une seule, unique et dernière fois –, ce qui est instamment demandé à ces deux intervenants patentés que sont l’Iran et la Syrie, c’est d’intervenir précisément. Mais de le faire dans le bon sens, à des fins explicitement, visiblement, indiscutablement honorables. C’est-à-dire de cesser d’acheminer armements et munitions vers ce qui est déjà une véritable poudrière ; c’est d’user de l’autorité, de l’influence, de l’ascendant qu’ont ces deux pays sur leurs protégés locaux pour que triomphe la raison et que soit évité le pire.
Il est difficile de croire, à ce sujet, que c’est pour le mouchoir de poche de Chebaa (dont le statut définitif est désormais du ressort de l’ONU) que le Hezbollah a reconstitué son formidable arsenal, que son chef Hassan Nasrallah se promet – et nous promet – un nouveau round militaire avec Israël. Pourquoi donc ces cris de guerre, ces infamantes accusations lancées contre la majorité proaméricaine quand la Syrie, qui, au plus fort du séisme de l’été dernier, engageait des pourparlers de paix indirects avec Israël, s’égosille maintenant à réclamer un dialogue sur tous les sujets avec les États-Unis ?
Pourquoi par ailleurs s’acharne-t-on à répandre des sentiments xénophobes, visant les contingents occidentaux de la Finul, parmi la population du Sud ? Et l’opposition, qui menace de recourir à la désobéissance civile, n’enfonce-t-elle pas en réalité des portes déjà largement ouvertes sur l’inconnu ? N’est-ce pas se rebeller non point contre le gouvernement légal, mais contre l’État que de s’ériger en État dans l’État, que d’entretenir une véritable armée jouissant de la décision de paix ou de guerre, de se prévaloir de privilèges financiers, de pénaliser lourdement la vie du pays avec ce sit-in du centre-ville aussi économiquement dévastateur que politiquement improductif ?
Reste l’énigme suprême. Excédé, dit-il, par la persistance de l’impasse, le président de l’Assemblée se propose de tenir une conférence de presse à la fin du mois pour démasquer, devant l’opinion publique, ceux qui font obstacle à la Cour Hariri. On ne sait comment Berry va s’y prendre pour accabler une majorité parlementaire qui n’a d’autre obsession, pourtant, que la constitution de ce même tribunal. En revanche, il serait bien inspiré de lever enfin le voile sur ce qui est devenu le secret le plus transparent et pourtant mieux gardé de cette république en ruines : pourquoi le tribunal fait tellement peur ; en quoi exactement son présent statut laisse à désirer ; et par quel phénomène l’opinion publique n’a toujours pas droit à cette autre et fuyante vérité...
Issa GORAIEB
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats