La dénucléarisation ? On en connaît le prix désormais, fixé hier à Pékin le plus solennellement du monde, comme dans un vulgaire stock exchange : c’est 330 millions de dollars et des poussières. Au bout d’une semaine de pourparlers ardus, concluant en fait un gigantesque jeu du chat international et de la souris nord-coréenne qui aura duré des mois et mis à rude épreuve les nerfs de tout le monde, les Six sont parvenus à un accord prévoyant la fermeture du réacteur de Yongbyon et le contrôle du site par des équipes d’inspecteurs accrédités par l’Agence internationale de l’énergie atomique. Et c’est ainsi que l’« Axe du mal » cher à George W. Bush se retrouve amputé de l’un de ses trois membres, le plus éminent en fait avant l’irruption fracassante de l’Iran dans le vocabulaire et la politique régionale des États-Unis. Désormais, le pays de Kim Jong-il n’est plus un État voyou et les quatre mois qui viennent de suivre un essai tout autant inattendu que mystérieux ne sont plus qu’un mauvais souvenir.
Pour peu que le scénario soigneusement élaboré hier dans la capitale chinoise par les deux voisins (et bien étranges ennemis) de la Péninsule – rejoints par les USA, le Japon, la Russie et la Chine – suive fidèlement le cours qui lui a été tracé, le cas des comptes bancaires nord-coréens bloqués à Macao va être réglé dans les trente jours à venir, dans le même temps que le nom de l’intéressé sera retiré de la liste des États soutenant le terrorisme. Deux mesures auxquelles succèdera la levée des sanctions commerciales américaines. Le reste relève d’un compte de boutiquier : 50 000 tonnes de fioul sur un total de un million, représentant une valeur de 330 millions de dollars (au cours actuel du pétrole, précise un communiqué publié à l’issue des négociations), ainsi que, très probablement, la fourniture par le voisin sudiste de 2 000 mégawatts d’électricité déjà prévus dans le cadre d’un accord conclu en septembre 2005 et resté lettre morte en raison de l’intransigeance des Nordistes à aller de l’avant dans un programme détecté il y a seize ans de cela, soit sous l’Administration de... Bush père et dont l’application est le fruit d’une étroite collaboration, dès 1998, avec un Pakistan qui passe pour être inféodé à l’Amérique.
Depuis hier, John Bolton ne décolère pas. L’ancien représentant US aux Nations unies est conséquent avec lui-même, et avec une certaine idée de la diplomatie de son pays, quand il affirme qu’il s’agit là d’« un très mauvais signal envoyé à tous les pays qui veulent se doter de l’arme absolue ». Ce qu’il omet de préciser, c’est que le pas en avant accompli mardi ne constitue qu’une phase d’un long processus et que les promesses faites devront s’accompagner de la fermeture, dans un délai de soixante jours, des installations nucléaires. Plus important encore : pratiquée par Washington, la politique du bâton, qui ne s’est accompagnée à aucun moment de l’indispensable carotte, a fini par porter ses fruits, un résultat qui devrait donner à réfléchir à la République islamique, dont le cas ne s’apparente en aucune façon à celui de la République démocratique populaire de Corée, ainsi que s’accordent déjà à le relever les experts. Il y a peu, la Libye de Mouammar Kadhafi avait été la première à céder aux pressions, assorties de menaces, de la communauté internationale, acceptant de livrer tous ses équipements atomiques en échange d’une aide dont, malgré ses richesses pétrolières, elle ne pouvait plus se passer. L’Iran figure désormais en première ligne, seul pays du fameux « axe » à n’avoir pas encore mis un genou à terre. Certes, le président Mahmoud Ahmadinejad s’est déclaré prêt à discuter, dans une interview à la chaîne de télévision ABC, mais à aucun moment il n’est allé jusqu’à se montrer conciliant, en s’engageant par exemple à décréter à domicile une suspension des activités d’enrichissement.
C’est précisément à un simple, et temporaire, arrêt que se sont engagés les Nords-Coréens, à en croire les premiers commentaires de leurs médias. Cette précision, apportée en soirée, a jeté un froid dans les chancelleries, où on commençait un peu trop tôt à crier victoire. Nullement surpris par ce petit pas en arrière, les Japonais, eux, avaient déjà fait savoir qu’ils ne s’estimaient pas engagés par un règlement boiteux à leurs yeux et qui présente le désavantage de ne pas inclure la question d’une dizaine de leurs ressortissants enlevés dans les années 1970-1980. Deux ombres à un tableau qui, déjà, n’avait rien d’idyllique. On comprend dès lors la prudence, le pessimisme même dont font preuve les participants à cette délicate partie de cache-cache diplomatique. À la notable exception de la Maison-Blanche, dont le porte-parole s’est félicité du progrès accompli sur la voie du désarmement. Mais n’est-ce pas que le maître des lieux avait grand besoin de cette maigre consolation.
Christian MERVILLE
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