Un calcul aussi sinistre que fatalement imposé, à l’heure de tous les doutes : miser sur l’équilibre de la terreur pour prévenir explosion et guerre civile. Comme pour laisser du temps au temps, selon la formule rendue célèbre par Mitterrand, en vue de permettre une éventuelle, une lointaine solution, à travers un hypothétique changement des conditions régionales. Une période-tampon, donc, mais toujours de crise. En cas, bien entendu, de nouvel échec de la médiation arabe.
Cependant, dans la perspective d’un fiasco répété des efforts diplomatiques extérieurs, les sources locales envisagent divers scénarios de temporisation. D’abord, un pacte d’honneur (encore un), et de trêve, entre les protagonistes du cru pour geler la situation durant les sept mois prochains, jusqu’à l’échéance présidentielle. Une phase d’attente. De suspense aussi, finalement. Dans l’espoir de développements régionaux positifs, se répercutant favorablement sur la scène locale. Ou, inversement, dans la crainte qu’ils ne s’avèrent négatifs et ne fassent sauter le couvercle de la marmite libanaise.
Dans le même sens, le même esprit, il faudrait un accord technique général sur des mécanismes permettant de gérer la crise afin de court-circuiter le danger d’une implosion dont nul ne sortirait ni vainqueur ni indemne. On rééditerait en somme l’épisode vécu en 1969 sous Charles Hélou. Il y avait eu alors une crise ministérielle de sept mois à cause du problème palestinien. Rachid Karamé, démissionnaire et désigné, n’ayant pu constituer un cabinet, avait continué à expédier les affaires courantes. Jusqu’au (faux) dénouement baptisé convention du Caire, conclu avec Arafat sous l’égide de Nasser.
Mais on sait comment ce précédent s’était finalement terminé six ans plus tard : par un bain de sang. Parce que l’OLP, soutenue par la moitié des Libanais, n’avait pas respecté ses engagements, tentant de créer par la force un État dans l’État. Une leçon parfaitement inoubliable. Et qui signifie, pour retourner au temps présent, que si l’une quelconque des parties en conflit devait transgresser ou essayer de contourner l’accord virtuel de pause, on n’aurait pas prévenu, mais retardé un peu le grand clash. Or, s’il est probable qu’on peut compter sur les Libanais, qui s’élèvent tous contre l’autodestruction, peut-on en espérer autant des étrangers qui tirent les ficelles ?
Kif-kif
De plus, si l’on se réfère au modèle antérieur cité, le traitement palliatif impliquerait la mise en place d’un nouveau gouvernement ou l’élargissement de l’actuel pour qu’il prenne le caractère d’un cabinet d’union. Le principe en lui-même n’est rejeté par personne. Mais chacun pose des conditions déterminées. La majorité veut une approbation préalable du statut du tribunal international, autrement dit de sa création effective. La minorité réclame le tiers de blocage.
Et l’une et l’autre rejettent réciproquement les exigences du vis-à-vis. En d’autres termes, les opposants n’envisagent de débattre du tribunal qu’au sein du cabinet d’union mis auparavant en place. Et les loyalistes n’ont nulle envie de soumettre le pouvoir, l’État, à la paralysie qu’induit l’existence, au sein de l’Exécutif, d’un tiers de blocage. D’autant que le Législatif risque, lui aussi, d’être neutralisé si le président Berry décidait, à l’ouverture de la session de mars, de ne pas convoquer la Chambre.
Cependant, il y a toujours, pour peu que les intentions soient bonnes, une possibilité de trêve prolongée, explicite ou tacite, les leaders veillant à ne pas jeter de l’huile sur le feu, à ne pas polémiquer, à ne pas relancer l’escalade. Le but est de maintenir un calme politique suffisant pour la survie socio-économique du pays, dans l’attente des retombées bénéfiques de Paris III et dans l’espoir d’amorcer le redressement.
D’ailleurs, certains cadres pensent qu’à bien y regarder, il n’y aurait pas de grande différence entre le maintien d’un statu quo de gel de la crise et un arrangement ministériel, qu’ils qualifient de pseudosolution factice. Un règlement qui se fonderait sur la proposition arabe dite du 19+10+1. À leur avis en effet, il y aurait d’abord, et presque à coup sûr, des disputes sur la composition nominale du cabinet, des échanges de veto contre tel ou tel ministrable. Puis des accrochages encore plus vifs sur la répartition des portefeuilles. Enfin, une fois le gouvernement formé, il se trouverait de fait soumis à une contrainte certaine de décision à l’amiable. Cela commencerait d’ailleurs au niveau de l’ordre du jour, l’opposition exigeant le rejet de certains sujets et l’inscription d’autres. Tandis que la majorité ferait l’inverse. Puis cela continuerait par le quorum, que les contestataires feraient sauter quand cela leur chanterait. En empêchant le Conseil de se réunir autant de temps qu’ils le voudraient. La formule équivaudrait donc, dans beaucoup de cas de figure, au blocage, à la paralysie étatique que redoute la majorité. Car il y a loin de la coupe aux lèvres : il ne suffit pas de baptiser le cabinet du nom de cabinet d’union pour que sa cohésion, gage de bon rendement, soit garantie. En somme, selon ces personnalités, on n’aurait pas vraiment résolu la crise.
Émile KHOURY
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