La tentation était forte de détourner ce titre qu’Alain Généstar avait donné à un éditorial sur les émeutes du CPE. J’ai eu beau, pour préserver un tant soit peu ma santé mentale, éviter les images de violences passées en boucle à la télévision ces derniers jours, celle de cette mère éplorée traversant les gravats ne m’a pas échappé. À l’évidence, elle cherchait un fils parmi les débris fumants des voitures flambées au cocktail Molotov, les éclats de verre et les pneus mal éteints. Un fils comme cet enfant qu’on avait vu mardi, couché sur l’asphalte, poignant comme un oiseau mort. Pourquoi, pour qui ? La veille de la grève, j’ai entendu un jeune valet parking clamer, ému, que « mon âme appartient au général », et que « demain, à 17h, vous entendrez Siniora annoncer sa démission ». Voilà le programme : on place son âme où l’on peut, et par le sentiment de puissance conféré par le maître des âmes, on se rêve en héros, et l’on se croit invulnérable. Cette formule vaut pour tous les enfants des barricades, quel que soit le monstre qui se gave de leurs âmes et s’abreuve de leur sang.
Les prélats chrétiens ont eu la grande sagesse de renvoyer dos à dos les responsables de ces dérapages. Tous responsables, ou plutôt tous irresponsables, nous ne sommes pas en droit d’incriminer les jeunes. Déboussolés en ce long après-guerre qui les a vu naître, ces gamins ont été élevés tant bien que mal par des parents rongés de rancunes anciennes, souffrant d’un chômage sans issue et prisonniers d’un clientélisme auquel ils doivent leur survie. Vue sous cet angle, il est clair que la guerre est congénitale. Pour peu que l’âge moyen de leurs ouailles tourne autour de 20 ans, et qu’une instruction limitée garde leurs cervelles perméables à toute forme d’endoctrinement, l’absence de formation, la gêne matérielle, le désœuvrement et l’ennui procurent aux chefs une source inépuisable de viande à équarrir. Avec un tel fonds de commerce, il serait naïf de croire que ces ogres œuvrent réellement au mieux-être de tous.
De quel gruau est donc faite notre race, qui au lieu de pousser ses enfants vers l’avenir se complait à les rouler dans les remugles du passé ? Quels parents sommes-nous ? Les fruits de nos entrailles sont déjà rongés par les vers qui nous ont pourris. Quelles mères sommes-nous ? Nos fils n’ont d’autre fierté que de suivre Panurge. Quels pères sommes-nous ? Notre autorité est aux mains du chef qui parle à la télévision. À lui, nous sacrifions la chair de notre chair, qu’importe que Dieu ait arrêté la main d’Abraham. Quand nos enfants auront atteint l’âge d’homme, les chefs auront changé. Le paysage ne sera peut-être ni meilleur ni pire. Mais certains seront morts, pour l’un, pour l’autre, pour rien, croyant inverser le cours improbable du moment. La guerre est à l’évidence un mal transmissible, une maladie orpheline que personne n’est capable de soigner. En ce sens, Paris III ressemble à un téléthon. Pour autant, sans la volonté de préserver nos jeunes des meneurs qui les happent, sans un éveil urgent de l’instinct d’éduquer et d’instruire, seul antidote à l’aveuglement, tous les téléthons du monde n’y pourront rien.
Fifi ABOU DIB
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats La tentation était forte de détourner ce titre qu’Alain Généstar avait donné à un éditorial sur les émeutes du CPE. J’ai eu beau, pour préserver un tant soit peu ma santé mentale, éviter les images de violences passées en boucle à la télévision ces derniers jours, celle de cette mère éplorée traversant les gravats ne m’a pas échappé. À l’évidence, elle cherchait un fils parmi les débris fumants des voitures flambées au cocktail Molotov, les éclats de verre et les pneus mal éteints. Un fils comme cet enfant qu’on avait vu mardi, couché sur l’asphalte, poignant comme un oiseau mort. Pourquoi, pour qui ? La veille de la grève, j’ai entendu un jeune valet parking clamer, ému, que « mon âme appartient au général », et que « demain, à 17h, vous entendrez Siniora annoncer sa démission »....