Une scène de ménage plutôt dispendieuse : une diplomate arabe compare l’action de l’opposition libanaise à la réaction d’un mari furieux contre sa femme ; et qui, dans un moment de colère aveugle, casse tout dans la maison. En se trouvant obligé d’en payer le prix, le lendemain. On peut aussi rapprocher cette boutade de la parabole de Samson au temple. Ou, encore, du serpent qui se mord la queue. Sans parler du chat qui se repaît de son propre sang, en léchant une lime.
En bref, la capacité de nuisance de l’opposition s’exerce, finalement, contre le pays tout entier, elle-même, et ses masses, comprises. Dès lors, on peut lui poser la question : jusqu’où pense-t-elle aller, maintenant que son sit-in ouvert a fait chou blanc ? Des manifestations volantes, des grèves, des blocages de routes, des pneus brûlés, pour (se) faire encore plus de mal ?
Un remède pire que le mal
Le général Aoun soutient, pour justifier l’escalade, qu’il faut passer par une opération chirurgicale, afin de soulager le patient. Mais qui peut garantir la réussite de l’intervention, qui peut assurer que le malade n’en mourrait pas ? Qui peut le prémunir, s’il en réchappe, contre de terribles effets collatéraux, ou contre des séquelles nosocomiales ? Surtout que les qualifications de l’équipe chirurgicale, son hygiène et son habilitation, restent pour le moins douteuses. De plus, comment s’arroge-t-on le droit d’utiliser le Liban comme un cobaye de billard ?
Surtout que la famille du sujet n’entend pas laisser faire, l’abandonner aux mains de ceux qui veulent le traficoter au scalpel. Ainsi des députés de la majorité réaffirment que le gouvernement ne cédera pas et ne rendra pas son tablier sous la pression du sit-in, des manifestations ou des grèves. Il ne peut se retirer qu’au cas où la Chambre lui dénierait sa confiance.
Mais il y a bien eu des gouvernements qui ont dû se résigner à partir sous la pression de la rue. Comme cela s’est produit à deux reprises pour des cabinets Omar Karamé. À cela, les parlementaires cités répondent qu’il faut cependant que cette pression soit quasi unanime, en d’autres termes, que le peuple se soulève tout entier pour chasser les dirigeants. Dans le même sens, en quelque sorte, le président Béchara el-Khoury avait été détrôné par une grève vraiment totale. Inversement, si l’on n’a pas réussi à écarter le président Lahoud, c’est bien parce qu’il dispose du soutien de la moitié de la rue libanaise.
Soutiens
Il en va donc de même, poursuivent ces députés, pour le gouvernement en place. Les grèves se limiteraient aux partisans de l’opposition et, de ce fait, seraient vouées à l’échec. Pareil pour les manifestations, et l’on a déjà vu que l’appel de la CGTL a fait fiasco car il n’a guère été suivi par les travailleurs.
En outre, soulignent ces majoritaires, le gouvernement bénéficie d’un large appui arabo-international, ouvertement déclaré. Il n’a pratiquement contre lui que l’axe syro-iranien. L’opposition en vient dès lors à accuser les USA, la France, le Royaume-Uni et d’autres de se mêler des affaires intérieures de ce pays. Mais, observent les sources citées, cette intervention, comme l’illustre Paris III, ne se fait que dans un esprit d’aide à ce pays meurtri. Elle est donc positive, n’attaque pas les intérêts bien compris de tous les Libanais.
Offensive
Contrairement à la démarche agressive, nuisible, de l’Iran et de la Syrie. Dont les immixtions, visant à faire chuter le cabinet Siniora, exposent ce pays au risque du vide institutionnel, d’affaiblissement d’une souveraineté encore balbutiante, de faillite économique et de déstabilisation sécuritaire autant que politique. Les deux puissances en question alimentent l’opposition en fonds et en armes. Elles se mêlent sans retenue des questions libanaises internes, par les déclarations de leurs responsables ou par le truchement de leurs médias officiels. Aujourd’hui, les journaux iraniens se mettent à l’unisson avec la presse syrienne pour attaquer le gouvernement Siniora. Montrant de la sorte que l’opposition locale exécute un plan établi par le duo syro-iranien.
From Teheran with love
On peut citer, pour exemple, un article publié il y a plus d’un mois dans le Rissala iranien. Sous le titre « Les yeux clos de Siniora », cette publication menace le président du Conseil d’une « fin très néfaste », à cause de la voie qu’il suit. Elle ajoute qu’après « la victoire héroïque du Hezbollah, toutes les données ont changé au Liban et au Proche-Orient. Le rôle du Hezb devient plus important. Le gouvernement Siniora, qui s’appuie sur les républicains de Washington, tente cependant, à travers l’ambassadeur US Jeffrey Feltman, d’affaiblir le Hezbollah. Et l’on entend reprendre l’accusation de terrorisme contre ses combattants, tandis que la guerre psychologique visant ses dirigeants s’intensifie. Mais l’on réalise que la nouvelle situation ne permet ni à Siniora ni à la Maison-Blanche de réussir leurs manœuvres. Cette réalité, le chef du gouvernement libanais, Fouad Siniora, continue à l’ignorer même après la guerre. Il cessera toutefois de le faire, quand il goûtera à l’amertume de son renversement du pouvoir. Quand les gens déferleront dans la rue. Ce qui ne va pas tarder. »
Sous la signature de Hassan Hanizadé, le Teheran Times, proche de Khamenei, et qui reflète le point des AE iraniennes, prévient de son côté que « le refus par Siniora d’un cabinet d’union nationale va provoquer des heurts intérieurs. En plaçant le Liban face à de dangereux défis locaux ou extérieurs. Ce qui le déséquilibrerait, en le plongeant dans des affrontements entre communautés, ethnies et groupements politiques. Si Siniora rejette la formation d’un cabinet d’union nationale dans les meilleurs délais, le Liban va affronter des périls intérieurs et extérieurs dans un avenir très rapproché. »
Après cela, les opposants du cru continuent à soutenir mordicus que l’Iran ne s’immisce pas et ne prend pas position…
La voix de la raison
Pour sa part, le président Siniora adjure sayyed Nasrallah, le président Berry, le général Aoun et tous les piliers de l’opposition, de reprendre le dialogue. En les invitant à prendre garde à un dérapage menant le pays vers des périls non calculés, à l’ombre de la crise ambiante. Il relève que l’escalade de l’opposition, entamée il y a six semaines, n’a pu ébranler le gouvernement et n’y parviendra pas même après dix semaines. Il invite en outre M. Berry à réactiver le rôle du Parlement. En répétant que Paris III vise à servir l’intérêt de tous les Libanais.
Cet appel sera-t-il entendu ? Ses destinataires ne préfèrent-ils pas écouter la voix de l’étranger, en continuant à exécuter le plan visant à modifier la donne dans ce pays ?
Des sources politiques se demandent ce qu’attend le président Berry pour sortir la crise de la rue et réinstaller le débat dans le cadre des institutions, c’est-à-dire de la Chambre. Ils s’interrogent sur ce qu’il compte faire lorsque s’ouvrira la session ordinaire de mars. Comment il s’y prendrait alors pour torpiller l’activité du Parlement, si la crise devait perdurer.
La majorité a fait beaucoup de concessions. Elle a accepté de geler sa campagne pour le départ du président Lahoud. Elle indique qu’elle veut bien discuter d’amendements au statut du tribunal international. Elle a de même accepté de renoncer à disposer des deux tiers du Conseil des ministres, à condition qu’il manque à l’opposition un ministre (le ministre-roi) pour réaliser le tiers de blocage. Mais cette dernière persiste et signe. En réclamant qu’elle puisse elle-même désigner le ministre-roi en question. Pour avoir de bonnes chances de disposer de fait du tiers de blocage. Elle refuse, de plus, de débattre des amendements au statut du tribunal avant la formation d’un cabinet dit d’union nationale.
Émile KHOURY
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