Ce n’est pas précisément distrayant ou délassant, et nombre de téléspectateurs auront sans doute préféré s’abstenir d’un vertigineux plongeon dans les horreurs d’un passé funestement présent, encore, dans les mémoires.
Le propos n’est guère de divertir cependant ; il n’est pas, non plus, de drainer compassion et sympathie vers un des personnages-clés de la guerre, des plus controversés par définition. Le propos est plutôt de rappeler, de dénoncer. De mettre en garde surtout contre les dérives futures, toujours possibles aussi longtemps que les populations libanaises s’avéreront incapables d’édifier un État, et qui plus est un État de droit. Car s’il arrive même aux grandes démocraties de s’avilir à pratiquer la torture, elles s’avèrent impuissantes – comme à Abou-Ghraïb, comme à Guantanamo – à garder longtemps prisonnière la révélation de telles horreurs.
Point n’est besoin d’avoir regardé, sur la chaîne al-Arabiya, les premières parties du feuilleton reconstituant, en six épisodes, l’arrestation puis la longue séquestration du chef des Forces libanaises Samir Geagea pour être rattrapé par l’angoissant message. Immanquablement, celui-ci interpelle tout un chacun, même in absentia, car le spectre de l’arbitraire est l’affaire de tous, grands et petits. Coupable ou innocent des crimes qui lui ont été imputés, le Geagea que l’on a vu émerger de son cachot amaigri, émacié, mais aussi comme transfiguré, épris de paix et de sagesse ? Depuis longtemps, le débat ne réside plus là en vérité, car la justice a tranché. Ce qui ne laisse pas de heurter cependant, c’est que cette justice ne s’est ébranlée qu’à sens unique, n’atteignant qu’un seul parmi tous ces seigneurs de la guerre aux antécédents pourtant fort chargés : sanction ouvertement sélective, car de caractère politique ; justice non point aveugle, comme le veut la règle, mais borgne, regardant d’un seul œil, d’un seul côté.
Ce qui heurte encore plus, qui épouvante même, c’est que cette machine politico-judiciaire, il a tout de même fallu lui donner un bon coup de pouce pour qu’elle se mette en mouvement : le déclic, c’était le sanglant attentat perpétré contre une église à Zouk-Mikaël, crime dont le leader des FL a fini, mais un peu tard, par être lavé. Qui donc alors a fait l’église ? Après toutes ces années, on ne sait toujours pas. Nulle autorité de l’époque ne s’est vraiment donné la peine de chercher à le savoir, même si la responsabilité des fameux services s’impose à l’évidence. Et il est bien triste de constater qu’on n’est pas plus avancé pour ce qui est des attentats qui, l’an dernier, ont fauché une lourde moisson de martyrs : tout se passant comme si, malgré le grand coup de balai de 2005, certaines forces du mal étaient encore en place et sur place, se nichant dans les labyrinthes des appareils sécuritaires, bloquant le cheminement de la vérité, contribuant à garder vivace la hantise de violences nouvelles.
L’étouffante exiguïté de l’univers carcéral de Samir Geagea, reproduit avec une minutie tatillonne dans sa résidence des Cèdres, l’évocation des tortures physiques et morales qu’il a endurées sont, bien sûr, la trame la plus visible de ce regard cathodique sur l’enfer. Par sa démarche, c’est le même monstre que veut confondre à son tour, le même cri – Jamais plus ! – que nous invite à pousser l’auteur de l’émission, veuve du journaliste assassiné Samir Kassir.
Issa GORAIEB
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