Il est des situations où il est parfois nécessaire d’avoir une vision manichéenne des choses. Tel est le cas, plus particulièrement, des points d’inflexion de l’histoire, lorsque le sort d’un peuple est en jeu. Il faut alors choisir son camp. Sans détours, sans ambiguïté…
Le dialogue qui reprend, en principe, aujourd’hui est, certes, un passage obligé. Son ordre du jour porte, du moins officiellement, sur des dossiers qui auraient dû constituer l’aboutissement, et non le point de départ, des concertations. Mais quel que soit le cas de figure, il reste impératif dans le contexte présent d’engager et d’entretenir le dialogue en ayant présent à l’esprit deux postulats de base : les visées hégémoniques de la Syrie au Liban ; et les ambitions régionales, à fort caractère communautaire, de la République islamique iranienne.
Prétendre – comme le font certains milieux de l’opposition – que nos problèmes avec la Syrie sont aujourd’hui dépassés, du moment qu’elle s’est retirée militairement du Liban, reflète une méconnaissance totale de l’histoire des relations entre le deux pays. Il suffit de remonter le temps et de consulter les archives des journaux libanais pour réaliser que la volonté de Damas d’imposer son diktat au pays du Cèdre s’est manifestée dès les lendemains de l’indépendance de 1943, plus précisément dans les années 50, lorsque le régime syrien a exercé toute sorte de pressions et de chantages sur le gouvernement libanais pour l’amener à s’aligner sur sa politique de dirigisme économique. Les fortes réticences de l’actuel pouvoir syrien à accepter un échange d’ambassadeurs et une délimitation nette des frontières avec le Liban, ainsi que le déchaînement récurent de la presse syrienne contre le Premier ministre, Fouad Siniora, et la majorité parlementaire apportent de nouvelles preuves – s’il en était besoin – que le climat sur les bords du Barada reste toujours le même et n’a toujours pas changé à l’égard du Liban depuis les années 50.
Quant à la République islamique iranienne, elle ne cache pas ses ambitions de s’imposer comme puissance régionale au Moyen-Orient. Son programme nucléaire, la radicalisation de son discours politique concernant ses rapports avec le monde extérieur ainsi que ses toutes récentes manœuvres militaires dans la région du Golfe en sont la preuve la plus éclatante. Ces ambitions régionales bénéficient, à l’évidence, d’une importante tête de pont au Liban, sans compter l’allié de poids que constitue la Syrie, perçue désormais par nombre d’analystes comme un « satellite » de l’Iran.
On ne le répétera jamais suffisamment : sur le plan doctrinal ainsi que dans la pratique, les grandes décisions à caractère stratégique du Hezbollah sont tributaires du guide de la Révolution islamique iranienne (actuellement l’imam Khamenei), choisi par le parti chiite dès sa fondation, au début des années 80, comme le « wali el-fakih » (l’autorité suprême politico-religieuse) auquel il a fait, dès le départ, acte d’allégeance et dont les décisions sont contraignantes et sans appel.
Tout dialogue interne, toute discussion sur une restructuration du gouvernement et toute tractation sur un rééquilibrage du pouvoir ne sauraient ignorer cette triple réalité. Le tandem Téhéran-Damas s’est lancé dans une épreuve de force contre les puissances occidentales et la communauté internationale, en général, et dans cette épreuve de force, le Hezbollah assume manifestement un rôle central du fait de ses liens idéologiques, politiques, sociaux, culturels, communautaires, et (surtout) logistiques, militaires, économiques et financiers avec l’Iran. Les ténors et chefs de file qui devraient se réunir à partir d’aujourd’hui sous l’égide du chef du Législatif ne peuvent pas ne pas tenir compte de cette dimension régionale de la partie de bras de fer que le Hezbollah a engagée avec l’alliance du 14 Mars, au lendemain de la « guerre des 33 jours ». Accorder dans un tel contexte un tiers de blocage au sein du gouvernement au Hezbollah et à ses alliés reviendrait dans la pratique à soumettre purement et simplement le pouvoir exécutif au diktat de l’axe irano-syrien.
Les « concertations », dont le coup d’envoi est prévu aujourd’hui, ne sauraient donc occulter, dans la conjoncture actuelle, le choix fondamental devant lequel se trouvent aujourd’hui les Libanais et qui se résume par l’alternative suivante : soustraire le Liban à la « guerre des autres » sur son territoire et capitaliser à fond (comme le fait le cabinet Siniora) sur le soutien sans précédent de la communauté internationale et des Nations unies au pays du Cèdre ; ou, au contraire, donner au tandem irano-syrien (par le biais du Hezbollah) les moyens institutionnels et légaux de bloquer les décisions de l’Exécutif, ce qui reviendrait à replacer le pays dans l’orbite de Téhéran ou de Damas et à dilapider ainsi l’élan historique de solidarité dont bénéficie le Liban depuis près de deux ans.
Prétendre que la Syrie et l’Iran « ne sont pas présents au Liban » et que « ce sont les États-Unis qui les y entraînent » constitue une insulte à l’intelligence des Libanais. Le loup est bel et bien dans la bergerie. Il manifeste, plus que jamais, des signes croissants de nervosité. Il s’agit tout simplement, dans l’immédiat, de ne pas lui lâcher la bride afin d’éviter qu’il ne s’abatte à nouveau sur la proie libanaise. Les chefs de file réunis aujourd’hui ne devraient pas l’oublier…
Michel TOUMA
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Le dialogue qui reprend, en principe, aujourd’hui est, certes, un passage obligé. Son ordre du jour porte, du moins officiellement, sur des dossiers qui auraient dû constituer l’aboutissement, et non le point de départ, des concertations. Mais quel que soit le cas de figure, il reste impératif dans le contexte présent d’engager et d’entretenir le dialogue en ayant présent à l’esprit deux postulats de base : les visées hégémoniques de la Syrie au Liban ; et les ambitions régionales, à fort caractère communautaire, de la...