Un très grand commis de l’État, discret et peu connu, vient de s’en aller, emporté par un cancer foudroyant. Zahi Boustani fut un de ces bâtisseurs de l’ombre qui participent à la grandeur d’un régime ou d’un pays dès lors qu’il s’y consacre. Originaire de Deir el-Qamar, fils de l’ancien président du Conseil d’État, commissaire à la Sûreté générale, il fut l’un des très proches conseillers de Béchir Gemayel à ses débuts sous le nom de code d’Anwar. À quelques mois près, les deux hommes avaient le même âge et ils étaient liés par une profonde amitié. Boustani a cependant toujours refusé de devenir membre du parti Kataëb. Compte tenu de ses fonctions officielles, il avait été, tout naturellement, le conseiller technique lors de la création des services de sécurité et de renseignements des Forces libanaises. À cette époque, les relations entre le président Élias Sarkis et Béchir Gemayel étaient des plus mauvaises. Ayant appris le rôle que jouait Zahi Boustani auprès des FL et ne pouvant le tolérer, le président demanda au directeur de la Sûreté générale, Farouk Abillamaa, de l’« exiler ». Boustani partit en France étudier dans la célèbre École des commissaires de police, à Lyon-Saint- Cyr au Mont d’or (1977-1979). Il ne put revenir au Liban qu’une fois les relations entre Sarkis et Gemayel améliorées. Il avait profité de son séjour en France pour épouser sa collègue, la commissaire Hyam Abou Saad.
Qualifié de « très intègre », même par ceux qui ne l’aimaient pas, et de « trop prudent » par certains membres de l’entourage du chef des FL, Zahi Boustani était surtout insondable. Grand, le cheveu frisé, le visage rond, écoutant la tête légèrement penchée sur le côté, gros travailleur, perpétuellement circonspect, peu partageur des informations qu’il détenait, il excellait dans les missions discrètes.
La vie de Zahi Boustani était la copie conforme de sa manière d’agir. Énigmatique, seulement détendu avec ses très proches, il était d’une discrétion absolue. Il fuyait les journalistes comme la peste, refusait d’être pris en photo et apparaissait très rarement dans les réunions publiques. Lorsqu’il était obligé d’y participer, il se réfugiait dans un coin, loin du centre d’intérêt. C’était le type même de l’éminence grise. C’est notamment lui qui avait totalement planifié le déroulement de l’élection présidentielle de Béchir Gemayel.
Début décembre 1982, Zahi Boustani fut nommé directeur général de la Sûreté générale par le président Amine Gemayel. Tant d’ailleurs pour ses qualifications professionnelles que, pensait le président, pour garantir l’adhésion des FL à son régime. Le 29 février 1984, Amine Gemayel se rendit à Damas. La Mercedes blanche présidentielle avait à peine quitté Baabda pour Halate où attendait un hélicoptère que Zahi Boustani, refusant ce qu’il considérait comme une allégeance inadmissible, déposait sa lettre de démission sur le bureau du chef de l’État et abandonnait toute fonction officielle.
Sa vie fut définitivement bouleversée par la perte de sa fille unique, écrasée par l’effondrement du mur de clôture du lycée français de Kfarhabab durant une récréation. Après ce drame, Zahi et son épouse s’installèrent à Paris.
Zahi Boustani a tiré, de ses différentes fonctions, une connaissance extrêmement détaillée, et une analyse pertinente de la vie politique et de ses acteurs dans le monde arabe en général et au Liban en particulier. Il était resté curieux de tout. Cela se savait et il était souvent consulté. Il n’avait aucune exclusive et avait pour règle de ne jamais rendre visite à une personnalité en fonctions.
Zahi Boustani, véritable puits de connaissance et mémoire de l’histoire immédiate, indispensable à la reconstruction du Liban de demain, s’en est allé.
Alain MÉnargues
Journaliste
Auteur des « Secrets de la guerre du Liban »
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