Un homme vient de mourir. Jusqu’au bout, il aura fait montre d’une immense dignité, d’une aussi grande sérénité et d’un courage qui aura été, littéralement, extraordinaire. À sa manière, cet homme-là aura marqué l’histoire du pays durant les trente dernières années. Pourtant, nombreux sont ceux qui n’auront jamais entendu parler de lui. Et pour cause : il fuyait toute publicité, il ne passait jamais à la télé et l’idée ne l’effleura jamais de publier ses Mémoires pour se faire mousser.
Pour d’autres, le pouvoir est une fin en soi ; pour lui, ce ne fut jamais qu’un moyen. D’autres ne rêvent que d’honneurs éphémères, lui préférait demeurer discret. D’autres n’existent que par l’image, lui existait en dépit de toute image. D’autres ont sacrifié femme et enfants à leurs appétits et instincts, lui avait placé par-dessus tout l’amour des siens. D’autres ne rêvent que de possessions, lui savait qu’il ne sert à rien de gagner le monde si l’on en vient à perdre son âme. D’autres carburent au venin, lui ne disait du mal de personne. D’autres s’érigent en juge, lui se contentait de prendre acte. D’autres n’ont cesse de se plaindre et de se justifier, lui avait fait sien cet adage anglais : « Never complain and never explain. » D’autres s’insurgent dès qu’on touche à leurs privilèges, lui avait appris à supporter l’injustice. De cet homme, on dira, après Eschyle : « Il désirait être juste et non point le paraître, il cultivait en son cœur le sillon très profond, où vont naître et germer les généreux desseins. »
Alors, à tous ceux qui voudraient savoir ce qu’est un homme, je répondrai : en voilà un pour vous, un homme, un vrai, un être humain, quelqu’un de bien. Kalos kaghatos, diraient les Anciens. Tels les géants d’antan, il estimait que la beauté ne vient pas de la mort, non plus de la vie, mais de la perfection que l’on donne à l’une et l’autre. Et comme eux, il aura donné à sa mort cette même perfection qui avait marqué toute sa vie.
À cet homme-là, on ne fera pas de funérailles nationales, pas plus qu’on n’élèvera de statue. Le ferait-on que sa modestie en souffrirait. Mais moi qui n’ai pas sa grandeur d’âme, à chaque fois que je passerai devant l’un de ses innombrables monuments qu’on érige à la gloire d’individus dont le seul titre de gloire aura été un ego surdimensionné, je ne pourrai m’empêcher de penser à ce mot de Caton l’Ancien : « En ce qui me concerne, disait-il, j’aime mieux que les gens posent la question de savoir pourquoi Caton n’a pas de statue, que pourquoi il en a une ! » Et dans mon immense chagrin, je me consolerai à l’idée que les adieux qu’on lui fera ressembleront moins à un enterrement qu’à une manifestation d’amour profond.
Percy KEMP
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Pour d’autres, le pouvoir est une fin en soi ; pour lui, ce ne fut jamais qu’un moyen. D’autres ne rêvent que d’honneurs éphémères, lui préférait demeurer discret. D’autres n’existent que par l’image, lui existait en dépit de toute image. D’autres ont sacrifié femme et enfants à leurs appétits...