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Actualités - Opinion

EN DENTS DE SCIE Chaque homme sur sa croix

Quarante-deuxième semaine de 2006. Avec leurs affinités électives respectives que tout sépare ; leurs calculs de tacticiens pratiquement dépourvus du moindre plus petit dénominateur commun ; entre leurs penchants prosyriens ou pro-occidentaux ; leurs définitions diamétralement opposées de la libanitude, de l’arabité, de la culture, et, surtout, leurs conceptions de l’acculturation ; avec leurs terreurs polytraumatiques, qui du wahhabisme et qui de la persitude ; avec leur nostalgie d’un passé doré où ils tenaient tous les fils et leur attachement forcené, quoique désolé, à cet ultime garant, garde-fou de la démocratie consensuelle que reste l’accord de Taëf ; avec leurs ego, leurs égoïsmes, leurs égocentrismes, leurs égotismes ; avec cet amour viscéral et indéfectible qu’ils portent à leur terre et leur capacité, leur facilité à la quitter ; avec leur époustouflante fierté, leur heureuse insistance, envers et contre tout, à ne jamais abandonner la moindre parcelle, la moindre virgule de leurs droits constitutionnels ; avec leurs éclats de rire, leurs amertumes, leur difficulté à l’introspection ; avec, souvent, leurs gueules de métèques sur lesquelles viennent se greffer leurs prénoms étrangers, avec leurs paradoxes, leurs complexes de supériorité/infériorité, leurs forces, leurs points faibles, plus que jamais les chrétiens du Liban cherchent leur place sur l’échiquier politique libanais, au sein du tissu social d’un pays absolument dévalisé. Il existe un axiome implacable, indiscutable, un axiome dénué de tout jugement de valeur, un axiome-constat : sans ces chrétiens, le Liban serait au mieux une Arabie saoudite ou un Iran, au pire un Irak, une Syrie ; sans ces chrétiens, le message cher à Karol Wojtyla ne serait pas ; sans ces chrétiens, le Proche-Orient deviendrait un désert monochrome interdit d’oasis ; sans ces chrétiens, il n’y aurait plus d’exception (culturelle). Et désormais, qu’on le veuille ou non, indépendamment des efforts herculéens des principaux intéressés et de leurs parrains régionaux pour éviter un infini Big Bang, les chrétiens du Liban sont devenus cette force tampon à même d’empêcher un irrémédiable clash sunnito-chiite, ou du moins d’en réduire substantiellement l’intensité. Bien sûr, le revers de cette médaille très Casque bleu comporte de gros risques d’helvétisme inodore, incolore et sans saveur, et, bien sûr, ce n’est évidemment pas pour les beaux yeux de leurs concitoyens baptisés que les mahométans du Liban évitent le pire : autant que la très grande majorité des chrétiens, ils tiennent, cahin-caha, en dépit de nombreux et déplorables signaux, à la pérennité de cette idée certaine que reste le Liban. Mais c’est bien par l’entremise de ces chrétiens, c’est bien grâce à cette réalité, même inconsciente, même floue, d’arbitrage, que cela continue de tenir – d’où l’urgence de l’élection d’un vrai président de la République – ; et ces chrétiens y mettent sérieusement du leur : rien ne survivrait à un conflit sunnito-chiite au Liban. Se demander pourquoi, et surtout comment les chrétiens en sont arrivés à jouer ce rôle, sans visiblement y avoir travaillé, sans l’avoir prémédité, équivaut à se pencher au-dedans, avec tous les dangers et malgré tous les écueils que cela comporte, à scruter cette communauté ; à constater, puis essayer de comprendre, sa singularité, sa différence, au-delà, naturellement, du critère démographique. Ça se passe bien pour les chrétiens au Liban? Eh bien, cela se passe comme quand on ne met pas ses œufs dans le même panier : à croire que les années de plomb de la tutelle syrienne et les interminables présidences successives d’Élias Hraoui et d’Émile Lahoud ont développé chez les chrétiens du Liban, ceux profondément soucieux de la souveraineté et de l’indépendance de leur pays, de sa libre décision, de la démocratie et de l’État de droit, une sorte d’immunité, une espèce d’instinct de survie somme toute assez efficace. Bien sûr, il y a ce constat sfeirien qui résonne encore, imparable comme tous ces clignotants qu’allume constamment le patriarche maronite, et qui disait en substance que les sunnites ont Saad Hariri, les chiites Hassan Nasrallah, les druzes Walid Joumblatt, et… et puis c’est tout. Bien sûr, d’aucuns loueront cette magistrale leçon de démocratie, mais d’autres, à l’instar de Mgr Sfeir, s’interrogeront sur les méfaits d’une telle dispersion, d’une telle division. Certains parleront de l’évolution plus que positive d’un Samir Geagea, qui doit encore juste apprendre à effacer les stigmates de son passé, traduire en actes le crédit que ses discours lui ont donné ; d’autres insisteront sur l’imposante popularité d’un Michel Aoun, qui doit encore juste apprendre à effacer les stigmates de son passé, traduire en actes le crédit que ses bonnes intentions lui ont donné ; d’autres s’arrêteront bien plus volontiers sur un Nassib Lahoud, une Nayla Moawad, un Boutros Harb, un Michel Eddé, ou alors un Riad Salamé, un Jean Obeid, un Charles Rizk, etc. D’autres encore parieront sur la fulgurante ascension d’un Ségo libanais. D’autres, en revanche, assureront que la meilleure garantie des chrétiens, c’est d’éviter l’émergence d’un leader chrétien fort, qui pourrait réussir le contre-exploit de liguer contre lui, politiquement, le sunnite et le chiite. À quoi encore d’autres leur répondent que seul l’avènement d’un chrétien-providence pourrait régler au moins la moitié des problèmes. Ceux-là, quand ils se laissent aller, se mettent à rêver d’une résurrection de Béchir. Mais Béchir est mort – on l’a tué... Et, pour l’instant, seule une élection hyper-rapide, saine et démocratique d’un successeur à Émile Lahoud pourrait être utile. Ziyad MAKHOUL

Quarante-deuxième semaine de 2006.
Avec leurs affinités électives respectives que tout sépare ; leurs calculs de tacticiens pratiquement dépourvus du moindre plus petit dénominateur commun ; entre leurs penchants prosyriens ou pro-occidentaux ; leurs définitions diamétralement opposées de la libanitude, de l’arabité, de la culture, et, surtout, leurs conceptions de l’acculturation ; avec leurs terreurs polytraumatiques, qui du wahhabisme et qui de la persitude ; avec leur nostalgie d’un passé doré où ils tenaient tous les fils et leur attachement forcené, quoique désolé, à cet ultime garant, garde-fou de la démocratie consensuelle que reste l’accord de Taëf ; avec leurs ego, leurs égoïsmes, leurs égocentrismes, leurs égotismes ; avec cet amour viscéral et indéfectible qu’ils portent à leur terre et...