Du jamais-vu. Tel fut le constat de nombreux diplomates qui ont participé la semaine dernière aux séances plénières et à huis clos, clôturant le XIe sommet de la francophonie qui se déroulait à Bucarest. Du jamais-vu car les séances furent le cadre de débats agités qui confirment le passage, déjà amorcé avec le sommet de Beyrouth, en 2002, d’une francophonie culturelle à une francophonie politique.
«C’est la première fois qu’un débat si enflammé a lieu au sein de l’Organisation internationale de la francophonie (OIF) », s’exclamait un diplomate, la semaine dernière, à l’issue de la dernière séance plénière. En effet, l’ultime réunion des chefs d’État et de gouvernement des pays ayant le français en commun a duré beaucoup plus longtemps que prévu. Près de deux heures ont été nécessaires pour que les participants présents s’accordent sur un texte final concernant le Liban. Encore plus important que la durée des discussions, c’est surtout l’ambiance pesante, régnant en raison des différentes altercations entre les délégations, qui a marqué les esprits.
Le dossier libanais fut certes présent tout au long du sommet, mais le caractère sensible de la situation au pays du Cèdre n’est pas l’unique cause de désaccord entre les dirigeants. Des axes politiques commencent en effet à se former au sein de l’OIF, avec, pour chacun, une vision et des intérêts différents. « Cette situation est tout à fait normale quand une organisation s’élargit et ses membres deviennent de plus en plus nombreux », affirme un responsable de l’OIF.
Selon un journaliste ayant déjà assisté à plusieurs sommets dans le passé, « il s’agit d’un signe de maturité. L’OIF se transforme d’une organisation culturelle en une organisation politique ». Auparavant, les questions abordées étaient d’ordre culturel, et les actions prises concernaient notamment les domaines de la coopération et de l’aide entre les pays du Nord et les pays du Sud. Ce qui n’entraînait donc pas une très grande divergence entre les pays intéressés. Les décisions étaient prises rapidement, et les discussions concernaient surtout leur mode d’application.
L’implication de plus en plus politique des États membres a de ce fait nécessairement changé la nature des décisions à prendre. Par conséquent, les débats risquent, dans le futur, de devenir de plus en plus houleux, les pays ou groupes de pays ayant nécessairement des intérêts contradictoires à préserver.
Le conflit autour de la déclaration finale sur le Liban illustre parfaitement cette nouvelle réalité. De source bien informée, on indique ainsi que le Premier ministre conservateur du Canada, Stephen Harper, a ainsi tenté de bloquer un texte plus « chaleureux » concernant le Liban meurtri par la guerre. Il fut appuyé par la Roumanie, pays hôte qui présidait les séances. En essayant par des moyens procéduraux d’interdire un vote sur un amendement du projet de la déclaration finale, les autorités roumaines se sont ainsi attiré les foudres du président français Jacques Chirac qui défendait la position libanaise, montant au créneau à plusieurs reprises pour faire passer le changement souhaité par la majorité des participants.
Cet axe canado-roumain, plus proche des États-Unis que de la France, montre à quel point les alliances politiques risquent de perturber une organisation considérée depuis assez longtemps comme étant la chasse gardée des Français. En s’agrandissant, la famille francophone va donc perdre un peu de sa spécificité, et transposera en son sein les divergences qui existent actuellement dans le monde. « C’est peut-être le prix à payer » pour un rôle plus politique de l’organisation, estime sereinement un responsable de l’OIF.
Antoine AJOURY
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«C’est la première fois qu’un débat si enflammé a lieu au sein de l’Organisation internationale de la francophonie (OIF) », s’exclamait un diplomate, la semaine dernière, à l’issue de la dernière séance plénière. En effet, l’ultime réunion des chefs d’État et de gouvernement des pays ayant le français en commun a duré beaucoup plus longtemps que prévu. Près de deux heures ont été nécessaires...