Jusqu’à la dernière seconde : une boulimie de mort et de destruction, une hargne incoercible dévoreuse d’innocents. Jusqu’à la dernière seconde, une machine de guerre débridée, une course effrénée contre la montre. Jusqu’à la dernière seconde, un paysage dantesque fait de sang et de larmes, un Apocalypse Now version israélienne. Jusqu’à la dernière seconde, un monde kafkaïen transposé au Liban-Sud, l’absurdité la plus désespérante le disputant à la barbarie la plus féroce.
Trente jours interminables, un État exsangue, dépecé, des milliers de victimes, un million de déplacés, une infrastructure anéantie, Israël a tenu parole : le pays du Cèdre a été ramené trente ans en arrière. Un jour de souffrances pour une année de perdue. Trente jours d’indignité pour une dégringolade de trente ans, une équation tragique, terrible et le monde a laissé faire pendant trente jours !
Cana, Kaa, Chiyah, Kefraya, des Oradour glanés au hasard, au gré des humeurs chagrines de généraux devenus fous. Des croix plantées sur le long chemin du Golgotha.
2000-2005-2006, trois dates capitales, un rappel chronologique pour mémoire : la libération, une fête magnifique, exubérante, la terre enfin retrouvée, labourée, fertilisée, les villages reconstruits, le Sud réconcilié avec le reste du pays. La fête, mais déjà les prémices de conflits à venir : une légalité toujours interdite de séjour, brimée dans sa manifestation sécuritaire, un abcès de fixation, entretenu, glorifié, au fil des ans, un lopin de terre séquestré par la Syrie, transformé en cadeau empoisonné, le prétexte idéal pour toutes les déviances, pour tous les pièges.
Chebaa : un territoire de poche que le Liban aurait pu récupérer par la diplomatie, une bataille qui aurait pu être menée aux Nations unies, comme l’avait fait l’Égypte pour ses terres occupées. Mais la Syrie, omniprésente, veillait au grain…
2005 : la Syrie, penaude, catapultée au banc des accusés, se retire du Liban, l’occasion inespérée de ramener la légalité au Sud, d’ôter tous les prétextes à de nouvelles agressions. Échec et mat ! C’était oublier les calculs propres au Hezbollah, c’était oublier un acteur devenu incontournable : l’Iran.
12 juillet 2006. Pour deux troufions enlevés, ce sont les portes de l’enfer qui se sont ouvertes, c’est la boîte de Pandore qui a libéré ses démons exterminateurs. Maculée de sang la terre fertilisée, occupée, saccagée la terre libérée, jetée sur les routes de l’exode une population sans cesse vouée au sacrifice. 2000-2006 : une fête tronquée, brutalement interrompue, parce que non offerte à la légalité, parce que prise en otage par des parrains étrangers. Un gâchis fou, une désillusion énorme à la mesure de la catastrophe endurée.
1701 : la planche de salut, les pendules ramenées à l’heure, le cynisme d’un ordre international qui, en 19 paragraphes, ramène les protagonistes à leurs justes proportions, impose les règles de la conduite à suivre.
Les Israéliens se retireront du Liban-Sud. Ils n’y sont vite entrés que pour en sortir encore plus rapidement, pour éviter une occupation, un guêpier dont ils ont eu, par le passé, le goût bien amer. Mais ils n’en sortiront qu’en laissant derrière eux un champ de ruines, une terre brûlée qu’Olmert offrira à son peuple comme un gage de réussite…
Aujourd’hui, au-delà du malheur, du désastre, au-delà des susceptibilités des uns, des frustrations des autres, bien loin des réquisitoires qu’on veut dresser, des comptes qu’on veut réclamer, deux impératifs s’imposent : l’unité, la soumission de tous à la seule légalité. Celle-là même qui aurait pu préserver le Liban de la catastrophe si elle avait eu les coudées franches dès l’an 2000.
Pour le Hezbollah, c’est l’heure de vérité. L’heure à laquelle, fort de l’héroïsme de ses combattants au Liban-Sud, il déciderait de passer du statut de force armée autonome à celui de partenaire politique entier, l’heure à laquelle, une fois le cessez-le-feu appliqué, il accepterait de remettre son armement aux forces légales qui assureront seules la défense du territoire. Résolution 1701 dixit.
Pour la dignité des centaines de milliers de déplacés, pour l’honneur des milliers de handicapés, pour le sang des martyrs, il n’est plus envisageable de revenir à la situation d’avant la guerre, au statu quo ante.
Plus jamais : c’est à cette seule condition que les Libanais retrousseront leurs manches pour se remettre au travail, c’est à cette seule condition que la reconstruction pourra être entamée, que les investisseurs reprendront confiance, que la dernière vague d’exilés acceptera de revenir au pays.
Plus jamais : car la dignité n’est pas dans le culte de la mort, mais dans celui de la vie. Un hymne à la résurrection dont personne ne doit être exclu, dont personne ne devrait s’exclure.
Nagib AOUN
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Trente jours interminables, un État exsangue, dépecé, des milliers de victimes, un million de déplacés, une infrastructure anéantie, Israël a tenu parole : le pays du Cèdre a été ramené trente ans en arrière. Un jour de souffrances pour une année de perdue. Trente jours d’indignité pour une dégringolade de trente ans,...