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Actualités - Opinion

EN DENTS DE SCIE Martine en guerre

Trente et unième semaine de 2006. Martine... Cela va bientôt faire un mois que le Hezbollah a été jouer, sans demander l’avis/l’aval de quiconque, les Zorros en terre d’Israël ; un mois qu’Israël assassine le Liban ; un mois que le Liban n’est plus qu’un ersatz de Liban, un ectoplasme, un futur Jurassic Park, au grand bonheur de tous ses voisins ; un mois que tu résistes, Martine, c’est-à-dire que tu essayes de faire triompher n’importe quelle expression, représentation, forme de vie sur toutes les logiques de mort, et, depuis quelques heures, tu veux partir, Martine, t’en aller, loin, très loin de ce pays que tu as dans la peau, tu veux t’en aller vivre. Pour ta fille, pour toi. Tu veux aller essayer d’envisager un futur, tu ne supportes plus le passé et tous ceux qui veulent t’y ramener, t’y emprisonner ; peut-être penses-tu que le présent, ici, n’a aucune chance d’être conjugué. Peut-être crois-tu que ce pays ne t’aime pas. Ou qu’il ne t’aime plus. Peut-être te dis-tu qu’il n’y a pas de place pour les chrétiens modérés dans cette région du monde ; ni pour les musulmans modérés. Peut-être te dis-tu qu’ils ont réussi à enterrer toutes les cultures de vie. Peut-être sens-tu qu’un mirage, même s’il s’appelle Liban, ne dure jamais éternellement ; que même la plus généreuse des oasis, la plus farouche des exceptions, finit, ne serait-ce que par pur mimétisme, par s’assécher, se désertifier, se fondre dans la règle. Tu veux t’en aller, Martine, aller rejoindre là-bas des dizaines et des dizaines de milliers d’autres ? En cet instant-là, personne n’a le droit de te dire de rester ; personne ne peut t’en empêcher, personne ne le ferait ; personne n’oserait même te sortir cet argument sans doute béton, mais totalement hors sujet désormais : en partant, tu les ferais gagner, eux, tous ceux qui veulent des Libans à la place du Liban. Pars, Martine. Mais, après avoir cadenassé tes valises, en attendant le taxi, amuse-toi. Scénarise. Suppose. Suppose qu’un super-Bill Clinton, superamélioré, full options côté intelligence et intuition (de celle qui fait les grands de ce monde), investisse la Maison-Blanche, comprenne qu’un mal qui vient de plus loin ne se règle qu’à la racine, pas aux périphéries, qu’un nouveau P-O, c’est un P-O avec un minimum de justice. Suppose que les Israéliens se réveillent un jour et se rendent compte qu’un homme leur manque, terriblement, follement, un géant, Yitzhak Rabin, et qu’ils n’éliront plus que des Rabin ; suppose que ce fou d’Olmert se réveille demain matin en voulant devenir Yitzhak Rabin, qu’il retire ses armées des fermes de Chebaa, des collines de Kfarchouba, de n’importe quel cm2 que le Liban, décemment, pourrait revendiquer, suppose qu’il libère tous les prisonniers libanais, qu’il démine tout le Liban-Sud, et qu’il réussisse à trouver quelque trois ou quatre milliards de dollars, puis qu’il libelle le chèque au bénéfice de l’État libanais, à titre d’indemnités. Suppose qu’Ali Khamenei trouve un autre moyen, une autre arène, un autre bouc émissaire, pour tenir tête à Israël. Suppose que le régime baassiste syrien et ses sbires au Liban comprennent que plus jamais Damas ne pourra s’ingérer dans la plus banale des affaires libanaises. Suppose ensuite que Hassan Nasrallah parle aux Libanais – pas à ses partisans : à l’ensemble des Libanais – et qu’il s’excuse ne serait-ce seulement que pour cet insensé sha’ou am abouw’, ce qu’ils le veuillent ou non qu’il leur a asséné un jour devant les caméras d’al-Manar ; suppose qu’il livre toutes ses armes à la troupe ; suppose qu’il reconnaisse définitivement la primauté de l’État. Suppose, suppose... Suppose que l’Alliance du 14 Mars devienne non seulement intelligente, mais qu’elle prouve, concrètement, immédiatement, constamment, documents à l’appui, qu’elle est capable de tenir ces promesses qui ont fait rêver la majorité de ses compatriotes. Suppose que Saad Hariri et Michel Aoun acceptent de prendre des cours particuliers accélérés de politique. Suppose qu’Émile Lahoud démissionne de lui-même. Suppose que Fouad Siniora restera pour toujours l’admirable Siniora post-14/02/05, qu’il restera un homme d’État, qu’il ne ramènera rien du Siniora d’avant. Suppose que les Libanais, chrétiens et musulmans, oublient leur appartenance communautaire, géographique, confessionnelle, sectaire, zaïmale, culturelle, etc., et qu’ils exigent la rédaction d’un nouveau, d’un ultime pacte, dans lequel seront écrites noir sur blanc la nature et la mission de ce Liban définitif qu’ensemble ils veulent reconstruire. Tu réponds : eh mbala ! ce ben voyons qui te faisait tellement rire. Tu dis : tu es un sot, c’est de la science-fiction ; préviens quand ça se réalisera, je reviendrai à ce moment-là. Tu tournes le dos. Tu t’en vas ? Non. Tu pleures. Puis tu les sèches, tes larmes, Martine. Puis tu gueules : si c’est la guerre des autres, pour les autres, nous nous ferons la paix, pour nous, pour eux, avec eux, nous ferons la paix avec, pour ou contre eux tous, nous pleurerons nos morts, nous reconstruirons, nous vénérerons le Liban, et nous nous en foutrons de ce que pourraient penser Washington, Paris, Ryad, Téhéran, Damas, sha’ou am abouw’; je suis fatiguée, tu veux une vodka ? Ziyad MAKHOUL

Trente et unième semaine de 2006.
Martine... Cela va bientôt faire un mois que le Hezbollah a été jouer, sans demander l’avis/l’aval de quiconque, les Zorros en terre d’Israël ; un mois qu’Israël assassine le Liban ; un mois que le Liban n’est plus qu’un ersatz de Liban, un ectoplasme, un futur Jurassic Park, au grand bonheur de tous ses voisins ; un mois que tu résistes, Martine, c’est-à-dire que tu essayes de faire triompher n’importe quelle expression, représentation, forme de vie sur toutes les logiques de mort, et, depuis quelques heures, tu veux partir, Martine, t’en aller, loin, très loin de ce pays que tu as dans la peau, tu veux t’en aller vivre. Pour ta fille, pour toi. Tu veux aller essayer d’envisager un futur, tu ne supportes plus le passé et tous ceux qui veulent t’y ramener, t’y...