Par Aleksander SMOLAR*
L’intégration progressive de la Russie dans le G8 était censée veiller au développement de la démocratie, appuyer la création d’une économie de marché et encourager une attitude constructive en matière de relations internationales. Au lieu de cela, les responsables politiques russes s’attachent davantage à consolider le pouvoir du gouvernement au sein de leur pays et en dehors, plutôt que de promouvoir la démocratie, protéger les droits de l’homme et coopérer avec l’Occident. Selon le président Vladimir Poutine, l’effondrement de l’URSS est la plus grande catastrophe géopolitique du vingtième siècle.
Manifestement, l’URSS n’est pas prête de ressusciter. Poutine entend pourtant réaffirmer le contrôle de l’État sur les secteurs stratégiques de l’économie, dont le pétrole et le gaz, les communications, les oléoducs, l’électricité et les activités bancaires, et, par ailleurs, restreindre les droits politiques, tourmenter les groupes indépendants et consolider le contrôle sur les médias. La Russie revient sur le devant de la scène, ferme et confiante, pour retrouver son statut de grande puissance. Poutine poursuit sa campagne militaire brutale en Tchétchénie et, dans le même temps, il intervient politiquement dans les anciens États soviétiques de l’Ukraine, la Géorgie, la Moldova et le Belarus. En outre, il rejette les stratégies de l’Occident visant à juguler les ambitions nucléaires de l’Iran et de la Corée du Nord.
La position de Poutine est renforcée par le soutien de l’opinion publique et l’essoufflement des grands personnages politiques de l’Occident : George W. Bush et Tony Blair n’ont plus la même popularité qu’avant la guerre en Irak ; Tony Blair et le président Chirac se retireront prochainement de la scène politique ; Angela Merkel en Allemagne et Romano Prodi en Italie sont à la tête de gouvernements aux coalitions fragiles.
Dans ces conditions, compte tenu du manquement systématique de la Russie à répondre aux critères économiques et politiques du G8, le prochain Sommet de Saint-Pétersbourg provoquera probablement des réactions hostiles qui saperont la légitimité, la crédibilité et l’utilité des pays les plus développés. En effet, la Russie et le reste monde pourraient bien voir dans le sommet du G8 l’approbation tacite aux politiques nationales et étrangères de Poutine.
Nombreux sont ceux qui approuvent la demande faite récemment par l’ancien président soviétique, Mikhaïl Gorbatchev, aux pays occidentaux de faire cesser toute pression sur Poutine concernant les droits de l’homme. Selon Gorbatchev, ce lobbying ne fait que lui donner davantage de poids : « Car dans le fond, sa position est très proche des aspirations du peuple. » Ce point de vue a été repris par Bush, qui a déclaré aux journalistes de CNN, avant de se rendre au sommet, qu’admonester le président russe aux yeux du monde entier sur des sujets comme la démocratie et les droits de l’homme produirait les effets inverses de ceux escomptés et qu’« aucun leader n’apprécie d’être réprimandé publiquement ».
L’Occident peut-il se permettre de rester à l’écart ? La Russie a débuté son année de présidence du G8 par une crise ayant trait à l’alimentation en gaz de l’Ukraine, et elle a même menacé l’Europe de rediriger ses exportations vers l’Asie. Poutine place la sécurité énergétique au rang des priorités de l’ordre du jour du sommet, mais cela ne cache pas pour autant l’ambition de la Russie de dominer les marchés de pétrole et de gaz européens, en contrôlant les oléoducs, les raffineries et les points de vente.
L’Occident se trouve confronté à un dilemme, puisqu’il a besoin du soutien de la Russie non seulement pour la politique à l’égard de l’Iran et de la Corée du Nord, mais aussi de l’Afghanistan, de l’Irak et, d’une manière générale, du Moyen-Orient.
Malheureusement, la stratégie de Bush en matière de démocratie a surtout contribué à donner une ampleur accrue au malaise mondial et à aliéner les objectifs de l’Occident. Notamment grâce à l’expérience malheureuse des Américains en Irak, Poutine a gagné la sympathie du public en arguant que le fait de s’opposer à la promotion de la démocratie de l’Occident revenait non pas à résister à la démocratie elle-même, mais à l’intervention occidentale contre la « démocratie souveraine » russe.
Il est évident que frapper la Russie d’ostracisme reviendrait à la rendre dangereuse. Mais tenir une réunion du G8 à Saint-Pétersbourg en faisant comme si de rien n’était peut être encore plus dangereux. Bush et les dirigeants européens ont déclaré, à l’issue de leur récente réunion en Autriche, que la Russie devait honorer « les libertés démocratiques, le respect des droits de l’homme, de la société civile et de la transparence, ainsi qu’adopter une attitude responsable à l’égard de la sécurité énergétique ». Les mots seuls ne suffisent pas.
L’histoire du G8 ne doit pas non plus s’arrêter là. Le Sommet de Saint-Pétersbourg devrait être l’occasion pour les sept pays démocratiques du G8 de réaffirmer leur volonté d’entretenir des liens étroits et amicaux avec la Russie. Toutefois, si l’intégration de la Russie a un sens quelconque, il est de leur devoir de rappeler le sens des valeurs qui les unissent.
*Aleksander Smolar est le président de la fondation Stefan Batory de Varsovie et directeur de recherches au Centre national de la recherche scientifique de Paris.
© Project Syndicate, 2006. Traduit de l’anglais par Magali Decèvre
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