par Jorge Castañeda*
On peut interpréter de deux manières les récentes élections qui ont eu lieu en Amérique latine. La première interprétation est la plus évidente : c’est la fin du supposé virage à gauche de toute la région. Au cours des semaines qui viennent de s’écouler, Ollanta Humala, un hypernationaliste clone du président Hugo Chavez du Venezuela, a essuyé une défaite au Pérou ; Alvaro Uribe, un conservateur, l’a emporté haut la main en Colombie avec 62% des suffrages et au Mexique Andrés Manuel Lopez Obrador est maintenant donné perdant pour l’élection présidentielle du 2 juillet. Ce tableau semble démentir un basculement à gauche de l’Amérique latine.
Mais il y a une deuxième interprétation possible. Certes, le président Uribe a été réélu, mais la grande surprise en Colombie a été la fin du système à deux grands partis dominants en place depuis des décennies et l’apparition sur le devant de la scène du Polo Democrático de gauche, la seconde formation politique du pays.
Quant à Alan Garcia qui a remporté la présidence du Pérou, il ne vient pas d’un parti de la gauche dure qui a finalement émergé (comme Lula da Silva au Brésil, Michelle Bachelet au Chili et Tabaré Vázquez en Uruguay). Son parti, l’APRA, créé par Victor Raul Haya de la Torre en 1924, est l’un des partis populistes les plus anciens et les plus anachroniques de la région.
Comme Chavez au Venezuela, Kirchner en Argentine, Evo Morales en Bolivie et Lopez Obrador au Mexique, le président García appartient à une gauche archaïque issue de la grande tradition populiste d’Amérique latine. Il a peut-être retenu les leçons de son premier mandat présidentiel dans les années 1980 qui a été catastrophique, mais il est bien plus proche de la vieille gauche revancharde que de la gauche moderne. Au Mexique, Lopez Obrador a commencé tout à la fois à remonter dans les sondages depuis quelques jours et à révéler son vrai visage en promettant monts et merveilles aux électeurs mexicains.
L’évolution la plus marquante au sein de la gauche latino-américaine ne se trouve pas tant dans le résultat des compétitions électorales que dans le fossé croissant entre les modernes et les revanchards, entre l’intérêt national et l’idéologie. Morales s’est rapproché de Chavez et de Fidel Castro à une vitesse qui a surpris beaucoup de gens. Il a nationalisé le gaz naturel, invité en nombre médecins et conseillers cubains dans son pays et signé une myriade d’accords de coopération avec le Venezuela. Mais il alimente ainsi une tension croissante avec le Brésil et le Chili, pays voisins dont les dirigeants sont, au moins en théorie, idéologiquement proches. La différence entre la gauche moderne, d’une part, et la gauche archaïque et les intérêts nationaux contradictoires de ces trois pays, d’autre part, paraissent plus décisives que leurs affinités politiques apparentes.
Ainsi, Sao Paulo, capitale industrielle du Brésil, dépend essentiellement du gaz naturel de Bolivie pour son approvisionnement énergétique. C’est pourquoi Petrobas, la compagnie pétrolière et gazière brésilienne, a investi des sommes énormes dans le secteur énergétique bolivien, de l’exploration jusqu’aux pipelines. Et maintenant, avec l’élection d’Evo Morales, la principale source de gaz naturel de Petrobas a été soudain nationalisée.
Les royalties versées à la Bolivie sur la production de gaz sont en augmentation de plus de 50 % et le prix qu’elle facture à ses clients étrangers pourrait doubler. Elle ne respecte plus guère les contrats et les techniciens et les conseillers juridiques de PDVESA, le géant vénézuélien du pétrole, recensent les installations de Petrobas en Bolivie. Lula souhaite avoir de bonnes relations avec Morales, son voisin expropriateur, mais il ne peut en même temps satisfaire les industriels et les consommateurs de Sao Paulo.
Des tensions du même genre apparaissent avec le Chili. La présidente Bachelet voudrait résoudre le problème vieux d’un siècle de l’accès de la Bolivie, pays enclavé, au Pacifique. Mais la tâche est plus délicate que prévue, car Morales augmente le prix du gaz et diminue ses livraisons à l’Argentine, premier fournisseur étranger du Chili en matière d’énergie. Et la rhétorique de Morales n’est d’aucun secours : accuser les USA de vouloir l’assassiner, comme il l’a fait la semaine dernière, ne le font guère apprécier par les élites d’un pays qui a signé un accord de libre-échange avec les USA et dont la présidente se rend prochainement à Washington.
Au bout du compte, l’alliance stratégique de Morales avec Cuba et le Venezuela sert peut-être l’intérêt national immédiat de la Bolivie. Mais l’ingérence impudente de Chavez dans les élections péruviennes a peut-être contribué à faire d’Alan Garcia un social-démocrate à l’européenne. Par ailleurs, Lopez Obrador pourrait tenir sa promesse de respecter l’Accord de libre-échange nord-américain (Alena) et l’orthodoxie macroéconomique, et établir de bonnes relations avec les USA.
Le clivage entre les deux gauches d’Amérique latine ne fait que se creuser. C’est inévitable, parce que la rupture entre elles est alimentée par la simple reconnaissance de la priorité qu’un gouvernement responsable doit accorder à l’intérêt national par rapport à une rhétorique enflammée et aux véhémences idéologiques.
* Jorge G. Castañeda est un ancien ministre des Affaires étrangères du Mexique (2000-2003). Il est professeur émérite de sciences politiques et d’études latino-américaines à l’Université de New-York.
© Project Syndicate, 2006. Traduit de l’anglais par Patrice Horovitz
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats