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L’ÉDITORIAL de Issa GORAIEB En sourire, en pleurer ?

Le Liban de 2006 qui s’évertue à faire le douloureux apprentissage d’une liberté soudain retrouvée, qui n’a pansé de vieilles blessures que pour s’en découvrir invariablement de nouvelles, ce Liban-là est-il assez mûr pour la démocratie de la dérision ? Le seul fait de se poser la question montre tout le chemin parcouru – à rebours, hélas ! – depuis ces années soixante où un fort audacieux Théâtre de Dix Heures brocardait pêle-mêle les hauts personnages de la république et entreprenait de désacraliser par le rire, ce propre de l’homme, la toute-puissance des polices. La caricature, qu’elle soit picturale ou scénique, n’a jamais fait dans la dentelle. Ses traits d’esprit, elle les souligne au crayon gras ; elle se nourrit, par définition, d’outrance et d’irrévérence. Le genre a survécu, et c’est évidemment tant mieux ; il a même proliféré, pas toujours d’heureuse manière cependant, et le boom de la télévision lui a ouvert les portes de toutes les chaumières. Que les joyeux compères du programme satirique Basmat Watan n’aient pas fait preuve jeudi soir d’une subtilité excessive à l’égard de Hassan Nasrallah est sans doute regrettable. Car une fois de plus, le Liban actuel n’est ni la France, où les Guignols de l’Info peuvent ironiser sans problème sur le magot japonais du président Chirac, ni le Royaume-Uni, où les têtes couronnées sont les premières têtes de turc des tabloïds. Dans le climat délétère où nous baignons depuis des mois, voici qu’une polémique nouvelle vient s’ajouter à toutes celles qui écartèlent déjà le pays. Comment a-t-on pu, dans un sketch télévisé, se gausser du chef de la Résistance islamique face à Israël ? Et l’affront n’était-il pas doublement intolérable, le leader politique se doublant en effet d’un haut dignitaire religieux ? Pourquoi, par contre, la Résistance serait-elle seule à jouir d’un sanctuaire médiatique, d’autant que la poursuite sine die de son action à la frontière sud est désormais contestée par une partie substantielle de l’opinion ? De porter tout à la fois la casquette du combattant et le turban du sayyed peut-il donc suffire à placer péremptoirement, irrévocablement le chef du Hezbollah au-dessus des atteintes satiriques, lesquelles n’épargnent guère les instances politiques libanaises les plus diverses ? Ce n’est pas là le plus grave, cependant. Il est difficile de croire un seul instant que les explosions de colère nocturnes qui ont éclaté dès la fin de l’émission litigieuse étaient réellement spontanées, comme a bizarrement paru s’en féliciter le communiqué du Hezbollah publié peu après. Avec le sens de la discipline qui généralement l’honore – et si tel était vraiment son désir –, ce parti avait absolument l’autorité et les moyens nécessaires pour étouffer dans l’œuf toute velléité de désordre spontané dans la banlieue sud de Beyrouth et plus particulièrement dans le secteur de l’aéroport où l’on escompte l’arrivée, dans les prochaines semaines, de nombreux touristes arabes en quête de douceur libanaise. Et surtout, le Hezbollah était tenu de prévoir les scandaleux débordements de hooligans s’en prenant à d’innocents et paisibles quartiers chrétiens et sunnites ; de les prévoir et de les empêcher en y mettant toute la célérité et l’énergie requises, non seulement d’intervenir après coup, c’est-à-dire bien trop tard, pour y mettre terme. La puissance a inévitablement sa rançon : c’est la responsabilité, et l’obligation de rendre compte qui en découle. En ce sens, le Hezbollah est mille fois plus responsable que toutes ces bandes et groupuscules fanatiques qui, le 5 février dernier, et sous couvert de protester contre les caricatures danoises visant le Prophète, avaient saccagé et terrorisé les contreforts d’Achrafieh. Pourquoi plus responsable ? Parce que le Hezbollah se pose, en association avec le mouvement Amal, en unique représentant d’une communauté essentielle. Parce que seul de tous les partis libanais il continue de détenir un formidable arsenal, parce qu’il jongle avec le danger, semblant oublier que c’est la peur de l’autre qui, au début des années 70, avait lancé la folle course aux armements entre les clans ou communautés. Parce que la réapparition de la guérilla palestinienne hors des camps et la reprise des tirs fantômes à la frontière rappellent trop le fatal engrenage qui a attiré cataclysme après cataclysme sur le pays. Parce qu’enfin les haines inextinguibles, telles celles qui funestement exhalées hier pour la commémoration, à Tripoli, de l’assassinat de Rachid Karamé remettent périlleusement en question la réconciliation entre Libanais et menacent de rendre sans objet la conférence de dialogue national. L’intolérance pointe à nouveau son vilain museau. Voilà qui ne risque franchement pas d’inciter au sourire. Issa GORAIEB

Le Liban de 2006 qui s’évertue à faire le douloureux apprentissage d’une liberté soudain retrouvée, qui n’a pansé de vieilles blessures que pour s’en découvrir invariablement de nouvelles, ce Liban-là est-il assez mûr pour la démocratie de la dérision ?
Le seul fait de se poser la question montre tout le chemin parcouru – à rebours, hélas ! – depuis ces années soixante où un fort audacieux Théâtre de Dix Heures brocardait pêle-mêle les hauts personnages de la république et entreprenait de désacraliser par le rire, ce propre de l’homme, la toute-puissance des polices. La caricature, qu’elle soit picturale ou scénique, n’a jamais fait dans la dentelle. Ses traits d’esprit, elle les souligne au crayon gras ; elle se nourrit, par définition, d’outrance et d’irrévérence. Le genre a survécu,...