De nakba en naksa, de désastre en catastrophe, les occasions de célébrer des anniversaires heureux sont plutôt rares pour les foules arabes. La libération du Liban-Sud est incontestablement une de ces occasions, et les Libanais auront été unanimes à saluer la mémoire de tous ces braves tombés durant les longues années de lutte contre l’occupation israélienne. Reste cependant le sort des vivants : ceux du Sud, bien sûr, mais aussi de toutes les autres parties d’un pays impatient de revivre, de se renouveler. Voilà pourquoi il est doublement malheureux qu’un aussi brillant et tonique anniversaire n’ait guère servi à annoncer, à préfigurer, un avenir meilleur. Au sortir d’une ruineuse guerre à tiroirs, ce n’est certes pas l’objective promesse d’une guerre de mille ans qu’attendent les Libanais.
L’ennui avec les célébrations de masse, c’est, on s’en doute, les discours de chauffe, harangues et autres proclamations, fatalement lestés de slogans sans appel, d’excès, de demi-vérités et même de contre-vérités. On applaudit ainsi le sayyed Nasrallah quand il rejette l’exclusion de tout groupe spirituel libanais. On ne peut s’empêcher toutefois de rappeler que par la grâce de ses amis et alliés syriens, une telle exclusion a bel et bien frappé, quinze années durant, les représentants authentiques des chrétiens, sans évidemment que le Hezbollah y trouve jamais à redire.
On applaudit plus fort encore à la sage constatation que nul, au Liban, ne peut imposer sa volonté à l’autre, et donc que le dialogue est la seule voie praticable ; mais ce dialogue n’est-il pas vicié à la base quand un consortium bipolaire de partis (dont un armé de pied en cap) se pose en unique porte-parole des chiites tout en s’arrogeant un droit de veto sur le fonctionnement du gouvernement au sein duquel siègent toutes les autres communautés ? Et puis de quel dialogue sur la stratégie de défense peut-il être question quand le résultat en est péremptoirement fixé à l’avance ; quand on se refuse farouchement à envisager d’autre option que la pérennité de la Résistance islamique ; quand on soutient qu’une intégration de la guérilla à l’armée régulière exposerait l’État et ses infrastructures aux représailles israéliennes, ce qui revient paradoxalement à présumer du fair-play d’un ennemi qui n’a jamais cessé pourtant de s’en prendre, en priorité, aux installations vitales comme aux populations innocentes ; quand on décrète qu’on ne peut être qu’à fond pour la Résistance ou bien se ranger alors sous la bannière de l’ennemi ; quand une si choquante alternative en vient même à être proférée, haut et clair, par le président de la République, pour qui les avocats du désarmement ne font que comploter contre le Liban ?
Jamais deux sans trois puisque les vœux – et récriminations – du président de l’Assemblée appellent impérieusement, à leur tour, un bref commentaire. Durant ce festif jeudi au Liban-Sud, M. Nabih Berry a inauguré deux écoles et un abattoir, ce qui est évidemment très bien. Mais il a cru devoir aussi flétrir l’inaction du gouvernement face aux pressants besoins des habitants du Sud. C’est oublier un peu vite que le gouvernement actuel n’a que quelques mois d’existence alors que la libération vient d’éteindre ses six bougies ; dès lors, M. Berry serait bien inspiré de demander des comptes aux gouvernements prosyriens des dernières années qui ont laissé le Sud à lui-même – et à la Résistance – parce que tel était le désir de ses amis et alliés de Damas.
Un joyeux anniversaire malgré tout ? Sans l’ombre d’un doute, et avec le ferme espoir que l’on fera mieux l’an prochain. Que l’on aura fait l’apprentissage de la libération. De toutes les libérations.
Issa GORAIEB
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