Vingtième semaine de 2006.
Spectateurs involontaires, les Libanais gardent sur les Quatorze un bout de rétine, un coin de tympan, au cas où ; on ne sait jamais quelle espèce de miracle peut arriver entre deux assassinats au vitriol, au cours d’un de leurs bains de Prozac mensuels place de l’Étoile, lorsqu’ils se font, après s’être déchirés, plein de sourires, des tonnes de je t’aime. Sauf que les miracles, cela fait longtemps qu’ils n’y croient plus vraiment ; ils ont appris à se contenter de ces insensés petits riens qui leur donnent la vertigineuse impression d’appartenir à une race de privilégiés : ces séances (même pas thérapeutiques) d’autopsychanalyse gratuite des Quatorze, un peu comme celles, anonymes, des alcooliques, des workaholics, des obsédés sexuels ou des malades du jeu ; entendre Émile Lahoud, quatre jours après, se résoudre à condamner la très grave agression contre l’armée par un groupuscule palestinien directement télécommandé de Damas, le voir s’envoler pour Charm el-Cheikh ; sourire devant ces Marx Brothers malgré eux, Mottaki et Moallem, s’étranglant contre les ingérences onusiennes dans les affaires de deux États... Chacun s’amuse comme il peut.
La résistance du bois n’est pas la même selon l’endroit où on enfonce le clou : le bois, dit Roland Barthes, n’est pas isotrope. Les Libanais non plus ; ils ont ce que ce génial explorateur d’âmes appelle des points exquis. La carte de ces points, seuls ces Libanais la connaissent, et c’est sans doute d’après elle qu’ils se guident – s’ils pouvaient compter sur un État, des leaders, une boussole, cela se saurait... Pour repérer les points exquis de ce peuple écorché vif, il existe un instrument qui ressemble à un clou : c’est la plaisanterie ; les Libanais la supportent de moins en moins bien. Ils sont, aussi, désormais, fermés au jeu : non seulement le jeu risque sans cesse d’effleurer l’un de leurs points exquis, mais encore, tout ce dont s’amuse le monde leur paraît sinistre ; on ne peut pas les embêter sans risques : vexables ? susceptibles ? Non. Plutôt tendres, effondrables, comme la fibre de certains bois.
À part les préposé(e)s aux visas dans les ambassades – et encore –, personne ne s’occupe d’eux, ces Libanais prisonniers d’une gigantesque plaisanterie. Entre une majorité censée être à leurs petits soins, constamment à leurs côtés, pour leur expliquer comment vont les choses, comment elles iront, et qui ne fait absolument rien, et une opposition toujours prête à user et abuser de leur naïveté et de leurs idéaux à chaque fois que le gouvernement respire, ils ne sont plus rien que des masses, seulement utiles quand il s’agit de rouler du biceps. Qu’est-ce qu’il attend le certes vaillant Fouad Siniora pour ordonner un bilan des comptes mensuels de chaque institution, de chaque administration, contrôlé et financé par l’ONU, l’UE ou n’importe quel organisme, et qui serait disponible pour qui veut, pour qui hurle, à tort ou à raison, qu’ils arrêtent de voler l’argent, à chaque fois qu’on dit qu’une mesure difficile mais incontournable doit être prise ? Qu’est-ce qu’il attend Jihad Azour pour squatter chaque soir un talk-show différent et commencer dès maintenant à expliquer à ses concitoyens pourquoi et comment des mesures d’une impopularité folle doivent être prises pour éviter à tout un pays une banqueroute annoncée depuis au moins une décennie, mais dont les contours se précisent de plus en plus chaque jour ? Qu’est-ce qu’ils attendent les autres ministres pour expliquer eux aussi, et réexpliquer, pas les dessous de la politique ou les considérations géopolitiques entre le Népal et la Suède, mais seulement ce qu’ils font en contrepartie du salaire que leur donnent les Libanais ? Qu’est-ce qu’elle attend l’opposition pour comprendre qu’elle est tenue de séparer l’économique du politique, de travailler aux côtés de la majorité, de rectifier le tir quand il le faut, d’aider quand elle le doit, d’encourager, de proposer, juste pour le salut financier du pays, dont elle engrangerait d’ailleurs, elle aussi, les dividendes, dans une sorte d’urgente union sacrée ?
Les plaisanteries les plus courtes sont les meilleures. Il est temps que l’hémorragie des points exquis des Libanais s’arrête ; il est temps que quelqu’un les prenne en main. Par la main, plutôt. Qu’il leur demande si ça va. Chaque jour. Qu’il leur parle, autrement que pour leur demander un vote, un sit-in, un OK. Qu’il les aide à digérer cet antibiotique à large spectre dont le pays a carrément besoin.
Ce n’est pas parce qu’il y a toujours plus misérable que soi, ce n’est pas parce que les admirables Michel Kilo, Anouar el-Bounni et autres Mahmoud Merhi sont en train de serrer les poings dans les prisons syriennes, qu’il faut remercier le ciel d’être né de l’autre côté d’une frontière qui attend toujours d’être définitivement tracée et presque hermétiquement fermée. Ne serait-ce que pour éviter la mort d’autres soldats de l’armée. À moins que cela ne devienne, aussi, de la résistance...
Ziyad MAKHOUL
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Spectateurs involontaires, les Libanais gardent sur les Quatorze un bout de rétine, un coin de tympan, au cas où ; on ne sait jamais quelle espèce de miracle peut arriver entre deux assassinats au vitriol, au cours d’un de leurs bains de Prozac mensuels place de l’Étoile, lorsqu’ils se font, après s’être déchirés, plein de sourires, des tonnes de je t’aime. Sauf que les miracles, cela fait longtemps qu’ils n’y croient plus vraiment ; ils ont appris à se contenter de ces insensés petits riens qui leur donnent la vertigineuse impression d’appartenir à une race de privilégiés : ces séances (même pas thérapeutiques) d’autopsychanalyse gratuite des Quatorze, un peu comme celles, anonymes, des alcooliques, des workaholics, des obsédés sexuels ou des malades du jeu ; entendre...