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Actualités - Opinion

Numéro complémentaire

Le tout est de savoir s’il existe un opium capable d’endormir un peuple, de l’éloigner d’une ou de plusieurs vérités toujours bonnes à connaître, de le forcer à confondre crachats avec gouttes de pluie ; un opium à même de coller sur des millions de visages de très béats sourires au moment même où ce peuple se rend compte qu’il n’est que le gigantesque dindon d’une farce magistrale orchestrée de main de maître par ses dirigeants ; un opium-roi capable, pour mieux se distiller, mieux infuser, prendre une demi-douzaine, au moins, de formes, de la religion à la très kolkhozienne utopie du bonheur, en passant par la carte de crédit, la Ferrari rouge ou une robe Gaultier. Ici, dans ce pays de neige et de sable blanc, plus aucune substance, qu’elle soit hallucinogène ou pas, ne pourrait détourner et pervertir l’attention et la réflexion du peuple libanais, camé jusqu’à l’os par, au choix : des décennies de double occupation, de tutelle, d’annexion d’indépendance et de libres décisions, de danses de mort, d’absence d’État, d’absence de droit, d’absence de nation, de meurtres, de banqueroutes annoncées et pour l’instant toujours artificiellement éloignées, d’iniquité, de remords, de regrets, d’émigration massive, de fuite de cerveaux, de stagnation, de corruption, de démagogie, et, surtout, de crimes (en tout genre) organisés. Ici, les Libanais sont censés ne parler que de politique, ne s’intéresser qu’à elle, qu’aux méandres de sa vie. Et pourtant : depuis quelques mois, depuis qu’ils ont compris, tout opiacées que soient leurs boîtes crâniennes, ils s’en foutent. Ils se foutent royalement de savoir qui va succéder à Émile Lahoud, si ce dernier va faire ses dix-huit mois ; ils se foutent royalement que Nabih Berry puisse manquer à ce point de respect à Fouad Siniora et qu’il soit capable de jouer à ce point sur 113 tableaux ; que le Premier ministre soit effectivement un homme d’État, même un peu naïf ; que Hassan Nasrallah soit vraiment convaincu qu’il ne donnera jamais ses armes ; ils se foutent de savoir si Michel Aoun va se rendre compte ou pas des véritables intentions du Hezb à son égard ; si la troïka Geagea/Hariri/Joumblatt va résister aux appels d’infinies sirènes, tout entières déterminées à la disloquer ; les Libanais se foutent, c’est malheureux mais c’est ainsi, des immenses bienfaits que pourrait apporter au Liban l’accord avec l’Union européenne ; ils se foutent de savoir combien d’années passeront avant qu’un embryon d’État de droit ne voit le jour, avant que l’esprit et la lettre de la spécificité libanaise ne soit respectée et que les trois présidences soient aussi crédibles les unes que les autres ; ils se foutent, enfin, de l’immense abîme de dettes dans laquelle leur pays s’est noyée et de laquelle il lui sera affreusement difficile de s’en sortir. Etc. Ce qui compte aujourd’hui, ce sont les six boules jaunes. Ce qui compte, c’est la septième : 400 000 000 de livres libanaises ce n’est pas rien, et puis cela veut dire que personne n’a encore gagné les millions. Ce qui compte aujourd’hui, c’est d’entendre Sana Nasr, la voir sourire lorsqu’elle annonce que personne n’a encore gagné les millions. Ce qui compte aujourd’hui, c’est de recevoir ces deux piqûres hebdomadaires de cortisone, d’adrénaline, d’amphétamine, etc. Deux piqûres d’espoir(s), que les Libanais se font un plaisir de recevoir, avec le sourire, tous les lundis et jeudis. Ce qui compte aujourd’hui, c’est de gagner, seul ; tant pis pour les quelques imbéciles heureux qui pensaient qu’un peuple au service d’une patrie, façon 14/03/06, c’est la grande marche vers l’avant qui commence… Et même lorsque quelqu’un les empochera, ces millions, tous les autres se remettront à jouer, en attendant que la cagnotte reprenne ces mensurations rêvées. L’exception libanaise est tellement hallucinante que c’est ici et seulement ici qu’on voit à quel point rien ne sert – du moins tant qu’il n’y a pas un leader, une locomotive, un moteur, un homme, au-dessus de tous, capable d’entraîner une nation vers de beaux lendemains. Une septième boule… Ici, l’État, c’est la Libanaise des jeux. Les Libanais n’ont pas besoin d’opium ; ce qui les fait tenir, ce qui les empêche de sombrer, ce qui les tient éveillés, c’est cette machine, qui crache des boules jaunes. Ziyad MAKHOUL
Le tout est de savoir s’il existe un opium capable d’endormir un peuple, de l’éloigner d’une ou de plusieurs vérités toujours bonnes à connaître, de le forcer à confondre crachats avec gouttes de pluie ; un opium à même de coller sur des millions de visages de très béats sourires au moment même où ce peuple se rend compte qu’il n’est que le gigantesque dindon d’une farce magistrale orchestrée de main de maître par ses dirigeants ; un opium-roi capable, pour mieux se distiller, mieux infuser, prendre une demi-douzaine, au moins, de formes, de la religion à la très kolkhozienne utopie du bonheur, en passant par la carte de crédit, la Ferrari rouge ou une robe Gaultier.
Ici, dans ce pays de neige et de sable blanc, plus aucune substance, qu’elle soit hallucinogène ou pas, ne pourrait détourner et...