En Amérique et au Royaume-Uni, on enseigne le « french ». Au Moyen-Orient, en Afrique, dans tous les pays hors de France, et même au Québec, en Belgique et en Suisse, on enseigne et on parle le « francophone ». Comme les boissons sans alcool, tout cela a le goût du français, mais ce n’est pas du français. Le texte que vous avez sous les yeux est lui-même écrit en francophone – au cas où vous auriez pris cette vessie pour une lanterne.
Ma langue n’est pas d’origine. Elle est donc frelatée, « coupée » comme on dit des liqueurs impures. Je me souviens pourtant des quolibets de mes camarades, au collège parisien où j’ai passé mon bac. Elles souriaient de mon langage comiquement châtié et me reprochaient de parler le français comme un Anglais parlerait le « Shakespeare ». Ainsi je parlais encore le sabir des livres, cet idiome figé, miroir d’un temps toujours révolu et qui n’avait jamais tâté du biseau des cours de récréation. Très tôt, les missions catholiques avaient transformé leurs pupilles libanais en ayatollahs de la langue française. Nos parents et nos grands-parents n’ont pas oublié le fameux témoin, ce bâton dont on affublait l’étourdi qui se laissait aller à parler l’arabe au temple du français. À force de retenues, de consignes et de délations, dès la troisième génération, nous avons donc été congénitalement transformés en gardiens du français classique. Ce qui ne fait toujours de nous, avec nos « r » roulés et nos phrases ampoulées, que des francophones au parler nonchalant, qui se prennent encore les pieds dans les relatives et s’enchaînent à l’imparfait du subjonctif – qu’ils seront les derniers à abandonner.
L’ouverture du Salon du livre francophone à Paris soulève en moi comme une petite crise d’identité. D’où vient donc que je sois piégée dans cette langue sans espoir de salut ? Sans qu’à aucun moment de mon parcours, et bien que chaque mot aligné dans mes textes soit homologué par le dictionnaire, quelqu’un, quelque part, reconnaisse que le français écrit par un non-Français n’est pas forcément une autre langue ?
Je me fais une raison. L’anglais écrit par l’Irlandais James Joyce n’était pas, ne sera jamais de l’anglais. Et pourtant, que serait l’anglais sans « Ulysses », sans « Finnegan’s wake » ? Non que par ma modeste contribution, je m’apparente, de près ou de loin, à ce génial explorateur du sens, mais sans le « francophone », le français ne serait pas le français.
Au Liban, l’usage du français a toujours charrié quelque chose de feutré, d’élégant, de salonnard et donc de prétentieux, et même d’emprunté pour les paysans que nous sommes. Il y a dans cette langue des mots sans aucune référence dans notre réalité. Les francophones sont chez nous des snobs incurables, demandez aux anglophones. Eux, on les a alphabétisés sans chercher à les acculturer.
Le Liban des brochures touristiques est de lait et de miel. Un pays doux. Avec des jardins d’oliviers, qui prolongent la mer et font des vagues vert acier sous le vent. Avec des amandiers, qui fleurissent blanc et rose et brodent une dentelle au ciel du printemps. Un pays rugueux pourtant. Avec des clans incrustés dans les cratères de sa géologie tourmentée, méfiants et vulnérables, prêts à tuer ce qui potentiellement menace leur existence. Objectivement, notre langue ne pouvait se retourner contre elle-même, ni s’opposer à ce qu’elle nomme, furieuse et sanglante réalité issue de sa culture. Il a fallu le français des chers frères, des révérends pères, des mères supérieures et des petites sœurs pour nous donner sur ces choses le regard distant qui permet la critique. Dans mon village, d’excellents auteurs écrivent en arabe ce qu’ils pensent en français. Quand Jabbour Doueihy raconte les femmes qui se signent, au mois de Marie, en voyant passer l’homme-sandwich du cinéma affublé d’une affiche au portrait d’Ava Gardner, quand il analyse les subtilités des féminins et des masculins, et la dérisoire panoplie virile des hommes du Nord, comment appelle-t-on cette langue occulte ? Il n’y aura jamais de salon pour une telle littérature, et le français ne saura jamais ce qu’il a, loin de la francophonie, sublimé dans l’arabe.
Fifi ABOU DIB
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Ma langue n’est pas d’origine. Elle est donc frelatée, « coupée » comme on dit des liqueurs impures. Je me souviens pourtant des quolibets de mes camarades, au collège parisien où j’ai passé mon bac. Elles souriaient de mon langage comiquement châtié et me reprochaient de parler le français comme un Anglais parlerait le « Shakespeare ». Ainsi je parlais encore le sabir...