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Michel Seurat de retour parmi les siens, vingt ans après Une des plaies béantes de la guerre se referme enfin

«Il est certaines douleurs aiguës qu’aucun esprit ne peut comprendre », affirme le poète canadien Leonard Cohen dans un poème des années 50. Pas même vingt ans après un drame, même si on dit que la souffrance s’estompe progressivement, que le temps fait lentement mais sûrement son œuvre. Cette douleur aiguë qu’aucun esprit ne peut comprendre était omniprésente, hier à l’AIB, pour la cérémonie d’adieu au sociologue et chercheur Michel Seurat, avant le rapatriement de sa dépouille mortelle en France. Une cérémonie solennelle, caractérisée par le dépouillement, humble malgré les hommages mérités comme l’était l’homme lui-même, à en croire ceux qui ont croisé cette comète fulgurante dans le Liban déchiré par la guerre des années 80. Une cérémonie aussi émouvante à en pleurer. Les amis libanais de Michel Seurat ont ainsi eu beaucoup de peine à dissimuler leur émotion, à cacher leurs larmes. Image invisible, insaisissable, mais immanente à l’événement : la douleur et la mémoire se confondent pour réinscrire dans une continuité temporelle ce que les assassins ont volé à ceux qui ont connu Michel Seurat. Un « vivant », un corps et un esprit habités par la grâce, et soustraits au monde de la pire des manières, enlevé aux siens dans un rapt aussi bien physique que moral, sans laisser d’autres traces que des parcelles de soi, de son parcours, de sa pensée. Et, par un processus psychologique, ce rapt perdurait – et maintenait tout un chapitre de l’existence de chacun irrémédiablement non clos –, tant que « l’empreinte » demeurait effacée, tant que le corps ne refaisait pas surface. On imagine, dès lors, le calvaire enduré durant vingt ans par Marie Seurat et ses filles, Alexandra et Laetitia, des filles qui ont grandi (elles n’étaient que des bébés lorsque Michel a été enlevé) dans « l’absence » et « le manque » du père, un inconnu à retrouver dans les moindres recoins de vécu, à rechercher inlassablement dans les ouvrages de ses auteurs préférés ou dans ses propres textes. Sans aucune autre référence, sans aucun autre repère que quelques mots arrachés à ceux qui l’ont connu, en France et au Liban, dans sa folle équipée de témoin au service de la recherche et de la science. En d’autres termes, c’est la plaie béante de la guerre, dans une de ses manifestations les plus sordides – les prises d’otages et la question des disparus –, qui régnait hier sur la cérémonie de l’AIB. Avec, en filigrane, une exigence de justice (mais pas de vengeance), d’ailleurs évoquée par l’ex-otage Jean-Paul Kauffman. Comment accepter que les commanditaires de l’assassinat de Michel Seurat et que les ravisseurs à leur service ne soient pas dénoncés, ne serait-ce que pour que la vérité éclate, libératrice. Justice et vérité ne sauraient être dissociées du deuil, mais encore faut-il pour cela que les ténèbres de la barbarie se dissipent une fois pour toutes... Climat de recueillement C’est dans un climat de recueillement et de douleur contenue mais toujours vive, malgré l’épreuve du temps, que la dépouille mortelle de Michel Seurat a été remise à ses proches, à l’aéroport. Pour décrire la gravité du moment, l’on pourrait sans exagération emprunter les quelques vers du Spleen IV de Baudelaire : « Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle (...)/Et que de l’horizon embrassant tout le cercle/Il nous verse un jour noir plus triste que les nuits. » Le matin, le corps de Michel Seurat avait été remis par l’État libanais à l’État français, à la Direction des FSI, en présence du directeur général des FSI, le général Achraf Rifi, et de l’ambassadeur de France, Bernard Émié. Mais la cérémonie était protocolaire. Il y avait peu de place pour l’émotion. Or, c’est à un « grand Français », comme l’a dit M. Émié, que la France voulait rendre hommage hier. La cérémonie d’adieu se devait d’avoir un tout autre cachet, à l’image même de ce que fut Seurat, discret mais brillant. Et c’est presque dans la plus stricte intimité, en présence seulement de quelques amis, de quelques personnalités académiques qui ont connu le chercheur à Beyrouth, parmi lesquels Waddah Charara, René Chamussy, Sélim Nasr, Charles Ghostine, Boutros Labaki, ou Anne et Samir Frangié, et d’une poignée de journalistes, que l’événement s’est déroulé. À l’AIB, en effet, la représentation officielle s’est limitée au ministre de la Culture, Tarek Mitri, et aux ministres de la Justice, Charles Rizk, de l’Intérieur, Ahmad Fatfat, et de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur, Khaled Kabbani. Le général Rifi et le président du Conseil supérieur de la magistrature, Antoine Khair, étaient également présents. Un silence assourdissant a envahi la pièce au moment où l’avion spécial transportant Marie Seurat et ses deux filles, Alexandra (24 ans) et Laetitia (22 ans), ainsi que l’ancien otage Jean-Paul Kauffmann, son compagnon de cellule, s’est posé sur le tarmac de l’aéroport. Les quatre ministres et l’ambassadeur sont sortis à la hâte pour accueillir la famille, qui a enfin pu se recueillir en privé devant le cercueil installé dans la chapelle du pavillon d’honneur, à l’abri des regards. Le cercueil, recouvert d’un drapeau français, a ensuite été déposé derrière une photo de Michel Seurat, avant que la cérémonie officielle ne commence par une minute de silence à la mémoire du chercheur, à laquelle a succédé une marche funèbre. Puis Bernard Émié a déposé une couronne de fleurs au pied du cercueil. L’hommage de Tarek Mitri Représentant le Premier ministre Fouad Siniora, le ministre Mitri a prononcé une allocution, rendant hommage à la mémoire du sociologue. Il a évoqué « la disparition tragique de Michel Seurat au cœur de la tourmente libanaise d’alors, et sous les coups de l’anarchie, la barbarie, des bandes armées, des conflits et autres interférences qui déchiraient le Liban en ce temps-là ». « Il était habité par une intarissable curiosité intellectuelle, passionné par l’analyse, mais surtout par une compréhension intime des sociétés et des cultures du monde arabe ; cette compréhension qui se conjugue avec une certaine empathie chaleureuse, subtile et complexe envers les personnes jamais réduites à un objet d’étude. Qu’il me soit permis de remémorer tout particulièrement une rencontre dans ma ville natale – Tripoli – où j’ai pu témoigner de sa sensibilité (...). Michel Seurat était capable d’entrer dans la vie de l’autre et de s’y déplacer de la manière la plus délicate, afin de mieux discerner et de mieux expliquer, sans verser dans le double écueil de l’essentialisme et du culturalisme », a indiqué M. Mitri. « Lucide et souvent attristé par l’état de déchirement du Liban des années 80, Michel Seurat ne voulut jamais quitter Beyrouth malgré le danger qu’il savait menaçant. À aucun moment il n’a perdu l’espoir de voir la paix et la réconciliation retourner au Liban, et la liberté rayonner dans le monde arabe. Aujourd’hui, au moment où les Libanais réaffirment, malgré toutes les difficultés, leur unité et leur indépendance, et où ils renouvellent leur engagement à vivre ensemble dans une société libre et démocratique, nous pensons à Michel Seurat. Puisse la contribution de cet admirable constructeur de ponts et le souvenir de son amitié pour notre pays nous rappeler la force et la profondeur qui unissent la France et le Liban », a ajouté le ministre de la Culture. Kauffman : « Le Liban était sa propre substance » Après l’allocution émouvante de l’ambassadeur Bernard Émié (voir par ailleurs), c’est la famille et les proches du chercheur qui ont pris la parole. D’abord une amie de la famille, qui a évoqué, non sans émotion, la veille du dernier départ de Michel Seurat pour le Liban, veille aussi de son enlèvement près de l’AIB, le 22 mai 1985. Puis c’est l’ex-otage Jean-Paul Kauffman, de retour à Beyrouth pour la première fois depuis sa libération, qui a livré un témoignage criant d’humanité sur ses heures de détention aux côtés de Michel Seurat. « Michel quitte à jamais son vrai pays », après avoir « gagné la partie contre ses bourreaux en gardant toute son intégrité », a-t-il asséné, comme une gifle à toutes les barbaries. « Le Liban était sa propre substance, son adhésion à la vie. Il ne l’aimait pas, il le chérissait au-delà de tout », a-t-il confié. M. Kauffman a par ailleurs indiqué que Seurat disait à propos de ses bourreaux : « Ils ne sont ni humains ni inhumains, ils sont a-humains. » Et de raconter comment, un jour, le sociologue a été isolé du reste des otages et placé dans une chambre voisine jusqu’au moment où, en janvier 1986, il y a eu beaucoup d’agitation dans cette chambre, et puis plus rien. « Nous devons savoir ce qui s’est passé réellement, et je pense qu’on le saura un jour. (...) Il faut tourner la page, bien sûr, mais elle est écrite, et on ne peut l’effacer. Nous ne réclamons pas la vengeance, mais la vérité », a-t-il souligné. Poignante, Laetitia Seurat s’est livrée, avec beaucoup de dignité, à une confession sur son rapport avec son père, dont il ne lui reste aucun souvenir, puisqu’elle n’avait que quelques mois lorsqu’il a été enlevé. « Il me manque, cet homme que je ne connais pas », a-t-elle dit d’une voix nouée par l’émotion. Elle a raconté comment elle avait essayé de le retrouver à travers les ouvrages qu’il aimait lire, tentant de reconstituer des parcelles de son existence, de s’approprier quelques éléments de sa vie... Et d’exprimer toute sa frustration de « l’absence » et « du manque », alors que tellement d’inconnus au Liban ont croisé son père. « Je ne sais pas si je pourrais combler mon manque aujourd’hui, je ne sais d’ailleurs pas si c’est l’absence ou le manque que je ressens », a-t-elle ajouté. Marie Seurat et les disparus Et puis c’est Marie Seurat qui a pris la parole, faisant preuve, comme toujours, d’une force de caractère extraordinaire. Marie Seurat pour qui s’achevait hier un long calvaire de vingt ans. « Mes émotions aujourd’hui sont inattendues. Je ne suis pas submergée par l’effroi comme je l’avais anticipé pendant des mois, mais au contraire, aujourd’hui je me sens apaisée, sereine », a-t-elle dit. L’épouse du sociologue a raconté les images qui l’ont envahie avant son envol pour Beyrouth, notamment celles des charniers découverts récemment à Anjar « J’ai vu un long mur (...) sur lequel étaient gravés 17 000 noms menacés de rester effacés. » « Il s’agit des 17 000 Libanais qui ont disparu depuis 1975 et dont on n’a plus entendu parler, dont on a occulté la mort », a-t-elle ajouté. « Mes pensées vont aujourd’hui aux pères, mères, épouses, enfants qui attendent encore », a-t-elle poursuivi, proposant aux ministres libanais de « faire de la journée du 7 mars “la journée des disparus” ». « Toutes ces âmes errantes attendent aujourd’hui qu’on grave leurs noms sur un mémorial. Ils sont disparus, mais Dieu les accueille et connaît leur nom », a-t-elle dit. Chamussy : Seurat est un « vivant » C’est enfin le recteur de l’USJ, le père René Chamussy (qui croisa un jour Seurat à l’USJ quelques mois avant son enlèvement), qui a prononcé quelques mots on ne peut plus justes, faisant un véritable témoignage de vie. « Si nous sommes ici réunis, ce n’est pas seulement pour vivre je ne sais quelle dramaturgie politicienne et officielle, c’est aussi parce que nous sommes tous habités par la personnalité de celui que notre mémoire évoque. Michel Seurat était un vivant, et nous avons dit pour notre part quel chercheur il était. Michel Seurat est vivant parce que nous sommes tous là pour le dire, parce que ceux qui l’aimaient sont aussi là, tous habités qu’ils sont par l’homme qui leur était cher et dont ils ont sans fin recherché la trace jusqu’à le retrouver aujourd’hui. Michel Seurat est vivant parce qu’il croyait en la supériorité infinie de ceux qui croient en la liberté de dire les choses et, à l’image de tant d’autres par la suite, en ce Liban ensanglanté ; il le paya de sa vie. Michel Seurat est vivant parce que nous ne pouvons pas ne pas croire qu’un être qui s’est jeté avec tant d’acharnement, avec tant de passion à la découverte de ses frères les hommes et des sociétés autres que la sienne puisse être oublié de Dieu et ne pas se retrouver maintenant dans l’immense cohorte de ceux qui ont aimé les autres », a-t-il indiqué. Et d’ajouter, avant d’évoquer un texte de l’Apocalypse de saint Jean : « Je ne sais rien de ce que croyait ou de ce que vivait Michel Seurat, mais je pense que s’il est un modèle pour les chercheurs, il ne peut être qu’un témoin pour ceux qui croient parce qu’il ne fut pas de ceux qui détruisent ou de ceux qui corrompent l’humanité. » « Oui, Michel Seurat est un vivant. Puisse la redécouverte de ses restes aider son épouse, ses filles, et tous ses amis et compagnons à retrouver la paix », a-t-il conclu. Le père Chamussy a ensuite béni le corps de Michel Seurat, avant que le corps du chercheur ne prenne son dernier envol, loin de Beyrouth. Son esprit, lui, infiniment libre, demeure en partie enraciné dans ce Liban qu’il a aimé jusqu’à la mort. Michel HAJJI GEORGIOU
«Il est certaines douleurs aiguës qu’aucun esprit ne peut comprendre », affirme le poète canadien Leonard Cohen dans un poème des années 50. Pas même vingt ans après un drame, même si on dit que la souffrance s’estompe progressivement, que le temps fait lentement mais sûrement son œuvre.
Cette douleur aiguë qu’aucun esprit ne peut comprendre était omniprésente, hier à l’AIB, pour la cérémonie d’adieu au sociologue et chercheur Michel Seurat, avant le rapatriement de sa dépouille mortelle en France. Une cérémonie solennelle, caractérisée par le dépouillement, humble malgré les hommages mérités comme l’était l’homme lui-même, à en croire ceux qui ont croisé cette comète fulgurante dans le Liban déchiré par la guerre des années 80.
Une cérémonie aussi émouvante à en pleurer. Les amis...